Mardi soir, le festival Commedia commençait en grande pompe avec la Cie Acte V qui jouait Le procès d’Horace sur la grande scène de la Comédie. Avec cette relecture de l’Horace de Corneille, la troupe relevait le défi de réhabiliter cette pièce « classique » face au public contemporain. Pari réussi ?

Dans tous les cours de dramaturgie, de l’Université aux écoles de théâtre, en passant par l’enseignement secondaire, on se pose la même question : peut-on encore représenter les « classiques » sur scène aujourd’hui ? Comment faire entendre Corneille ou Racine[1] au public contemporain ? On réduit parfois cette question aux seuls alexandrins – « Askip ils parlaient avec des rimes en 1640 ! » – à l’érudition qu’exigerait la compréhension des pièces – « Attends, la meuf d’Harry Potter veut pécho Pyrrhus ? » – ou à la modernisation de la société – « Genre, à l’époque, les filles elles se mariaient à 12 ans… ». Mais le problème est bien plus large : l’alexandrin, ce n’est pas juste le rythme de la diction en vers, c’est aussi des phrases syntaxiquement alambiquées – et au théâtre, on a pas le temps de résoudre le puzzle comme on le ferait devant notre commentaire de texte. L’érudition supposée nécessaire, c’est surtout le refuge des élites snob, qui contribuent à garder le théâtre hors de la portée de certains publics – et auxquelles j’ai malheureusement conscience de contribuer avec cette introduction très théorique. La modernisation, c’est surtout celle des modes de récit auquel on est désormais habitués – les flashbacks, la polyphonie, les changements de décor, un peu d’émotion mais pas trop, un peu de morale mais pas trop, un peu de sexe et de violence et pourquoi pas trop : la recherche d’efficacité se déploie à travers de nouveaux outils et la brièveté en fait aussi partie. Les défis de mise en scène sont ainsi multiples. Mais ce sont aussi ces défis qui font le sel de la création théâtrale !

Et ce sont ces défis que Marek Chojecki et Josefa Terribilini se sont proposés de relever avec la Cie Acte V en montant l’Horace de Corneille, une pièce peu jouée. Cette tragédie prend racine dans la guerre quasi fratricide qui opposa Rome et Albe au VIIème siècle avant J.C. : le Romain Horace est marié à Sabine, sœur de Curiace, l’Albain, qui est fiancé à Camille, elle-même sœur d’Horace. Or Horace et Curiace vont être choisis par leurs cités respectives pour défendre leurs couleurs dans un combat symbolique et éviter le bain de sang. Entre l’amour, l’amitié, l’honneur et la patrie, ils doivent choisir. Mais la tragédie ne s’arrête pas là : après avoir triomphé de Curiace, Horace, acclamé par Rome, assassine sa sœur qui, éperdue de douleur, l’avait couvert de reproches. La pièce se clôt sur son procès : doit-on condamner le héros à mort pour ce meurtre alors qu’il vient juste de sauver la cité tout entière ?

La Cie Acte V en propose une relecture intitulée Le procès d’Horace, car c’est ce débat final et la mort de Camille qui a retenu leur attention. Ils rafraichissent ainsi la pièce en retravaillant sa structure : le rideau se lève sur le corps inerte de Camille, tandis qu’Horace est emmené par les gardes, sous les yeux de son père, de sa femme et du roi, qui tiendra jugement. Le spectateur découvre ce qu’il s’est passé petit à petit, dans une alternance entre scènes « passées » (l’amour de Camille pour Curiace, les liens tissés entre les deux familles, la guerre, le combat et son issu, puis le meurtre lui-même) et « présentes » (le procès d’Horace, l’accusation de Valère, la défense du vieil Horace et le verdict). Ce jeu sur la chronologie – éclairé par des effets sonores – crée un écho entre certaines scènes, mais surtout du suspens : qu’est-ce qui a bien pu conduire Horace à tuer sa sœur ? Le secret de l’issue du combat entre Horace et Curiace n’est pas révélé plus rapidement que dans la pièce originale, conservant ainsi la surprise provoquée par les revirements traditionnels. Séparée par un cordon, la salle est partie prenante du dispositif et le spectateur devient romain ou albain, selon qu’il est assis aux rangs pairs ou impairs : les acteurs s’adresseront directement à lui – bouleversant l’ordre classique auquel devait se soumettre Corneille – pour susciter l’admiration ou la pitié des peuples dont le destin est au cœur de l’intrigue. Le combat entre Curiace et Horace est lui aussi modernisé par l’ajout de musique et les effets de stroboscope. Grâce à l’évolution de l’esthétique, des pratiques théâtrales et au travail de mise en scène, le spectateur peut s’investir émotionnellement dans l’intrigue.

Il y a cependant quelque chose qui rend la pièce inactualisable selon moi – et mes années d’études en Lettres ne m’avaient certainement pas préparée à dire ça : c’est le texte de Corneille lui-même. Car bien que la pièce ait été raccourcie et simplifiée, bien que la structure ait été adaptée, non seulement certains alexandrins restent inintelligibles (car trop compliqués), mais surtout le nœud de l’intrigue nous est désormais étranger. La coïncidence tragique « je-dois-tuer-le-fiancé-de-ma-sœur-qui-est-aussi-le frère-de-ma-femme-et-mon-ami-ou-trahir-ma-patrie » (et tant qu’à faire les choses bien, pourquoi ne pas mettre mon honneur de patriote si haut que j’en commettrais littéralement un fratricide ) ne me parle pas, en tant que spectatrice, et me parait bien peu crédible. Pourtant, la troupe déploie tout son talent à nous le faire oublier : le violent sexisme qui oppose deux systèmes de valeurs (l’amour et l’honneur) est éclipsé par le talent de Lou Haefliger et Noémie Baudet, qui rend les arguments de Camille et Sabine plus convainquants. L’interprétation cynique et impitoyable du personnage du vieil Horace proposée par Axel Matthey nous dégoûte définitivement du camp alternatif. L’étranglement de Camille – une scène pourtant difficile à rendre – est exécutée avec brio. Et d’ailleurs, la troupe interprète parfaitement la confusion du public à la toute fin de la pièce. Mais malgré le travail, l’énergie et le savoir-faire de la troupe, je ne crois pas que ce soit sur les tréteaux qu’on puisse sauver Horace – par contre, j’espère que je pourrai voir la prochaine pièce que la compagnie montera !

Anaïs Rouget

Informations pratiques : Le procès d’Horace d’après Corneille, le 8 mai à la Comédie, par la Cie Acte V.

Adaptation et mise en scène : Marek Chojecki et Josefa Terribilini

Jeu : Noémie Baudet, Marek Chojecki, Matteo Cirri, Benjamin Davis, Lou Haefliger, Thibault Hugentobler, Axel Matthey, Maxime Melina et Lisa Courvallet

Plus d’infos : compagnieacte5.wordpress.com

Photo : ©festival Commedia

[1] Car il faut se rendre à l’évidence, la question se pose plus pour les tragédies que pour les comédies.