Cette pièce, mise en scène par Eric Eigenmann, directeur du département de français et responsable de l’atelier-théâtre, est centrée sur Louis, 34 ans, venu annoncer à sa famille sa mort prochaine. Mais les difficultés de la communication au sein de cette famille vont rendre la tâche ardue, si ce n’est impossible. Sa mère, sa sœur, son frère, tous ont quelque chose à lui reprocher, et, par la même occasion, à reprocher aux autres. Trois amis de Louis venus du Pays Lointain rejoignent l’ensemble. Le climat est délétère, l’ambiance est au malaise. C’est à nous que reviendra l’honneur de recréer ce climat sur la scène de la désormais mythique MS180, salle qui a accueilli, bien avant nous, des générations de comédiens ayant évolués dans cet atelier.

Octobre 2014 : c’est le début des ateliers. Les différents participants venus de cinq facultés de l’UNIGE se rencontrent, certains pour la première fois. Eric Eigenmann présente l’atelier : c’est à la fois un espace de mise en pratique des acquis théoriques du cours de dramaturgie donné dans le département de français et une « manière expérimentale et ludique de mettre des textes en situation, en corps et en voix, pour aboutir à la création d’un spectacle »[1]. Le mot est lâché : « spectacle ». En effet, le travail collectif des apprentis-comédiens est sanctionné à la fin de l’année par un spectacle, une représentation offerte à un public. Si cette idée semble enchanter certains, ce n’est pas le cas de tous. Les feux des projecteurs peuvent devenir très vite brûlants…

Le texte est rapidement sélectionné ; ce sera Juste la fin du monde, notamment grâce à l’écriture particulière qu’en a fait son auteur, laquelle offre une grande variété de possibilités de jeu. De même, les étudiants qui veulent participer se déclarent assez vite.

Février 2014 : le travail intensif commence. Chaque jeudi, les comédiens, qui ont au préalable effectué durant la pause hivernale le travail de mémorisation du texte, se rencontrent pour travailler collectivement sur chaque scène. Tout est à apprendre ou à réapprendre : la diction, la tenue corporelle, la respiration, tout. Ce n’est pas chose facile quand on ne pratique pas ce métier au quotidien. Le texte est difficile et ce ne sont pas les longs monologues qui le jonchent qui facilitent la tâche. Par exemple, La Mère, le rôle que j’interprète, tient un monologue qui s’étale sur huit pages… cela représente 10 à 12 minutes de jeu. Il y a de quoi avoir quelques craintes. Mais on serre les dents et les conseils avisés de notre metteur en scène ainsi que de notre directrice de jeu, Anya Temler, nous servent de point d’ancrage.

Quelques semaines plus tard, nous apprenons que nous allons jouer sur la scène de la Comédie de Genève, dans le cadre de Commedia, le premier festival universitaire de théâtre. Occasion incroyable offerte aux amateurs que nous sommes de vivre l’expérience théâtrale dans sa totalité. Une chance dont nous ne sommes pas encore conscients à ce moment-là. Enfin, c’est ce que nous croyions : la perspective de jouer à la Comédie nous donne des ailes et les répétitions s’en ressentent.

Avril 2014 : les week-ends se suivent et se ressemblent. Le rythme des répétitions s’accélère. À un mois des représentations, rien n’est gagné. Natacha Jacquerod, scénographe, accessoiriste et costumière, travaille d’arrache-pied pour créer – c’est le terme – un décor qui illustre au mieux l’atmosphère du texte. Des éléments scénographiques font leur entrée sur scène pour être abandonnés aussitôt : ils ne rentrent pas dans le moule patiemment et rigoureusement construit par Natacha – « un essai et puis s’en va ». Pour les comédiens, il faut s’approprier ce décor, ces accessoires, ces costumes, histoire de créer une illusion d’habitude, de rituel pour le jour-J. Nous devons réussir à faire croire que nous y évoluons depuis notre naissance. C’est un peu ça, le théâtre.

Mais l’ambiance reste bon enfant. Les comédiens ont appris à se connaître, à s’apprécier, à s’apprivoiser. Catherine, Antoine, Suzanne… tous ces personnages qui, quelques semaines auparavant, n’existaient que sur papier, prennent vie à travers nous. Les noms se confondent, la parole également : Giulia est Hélène, Hélène est Giulia. Martin est L’Amant Mort Déjà, L’Amant Mort Déjà est Martin. Jade est Longue Date… et vice-versa. Les personnalités des rôles et celles des interprètes s’amalgament à travers les mots et les gestes. Oui, c’est bien ça le théâtre.

Une semaine avant la représentation, les filages successifs[2]  commencent. Le trac, ce vieil ami de tous les artistes, s’invite également. Mais Guillaume/Louis veille au grain grâce notamment à ses exercices jumelant habilement l’effort physique et la relaxation spirituelle. C’est fins prêts que nous commençons la pièce. Juliette, en charge de la lumière, apporte la touche finale à l’ensemble.

C’est aujourd’hui le soir de la grande première. Durant plusieurs semaines, j’ai eu la chance de côtoyer des personnes extraordinaires aux parcours singuliers qui ont, de manière collective ou individuelle, grandi et mûri dans leur personnage, pour le plus grand plaisir des amateurs de théâtre.

« Je suis contente, je ne l’ai pas dit, mais je suis contente que nous soyons tous là, tous réunis »[3].

Ariane Mawaffo

Agenda: Du 6 au 10 mai à Unimail, Ms180 à 20h30

Le 14 mai à la Comédie à 20H: Festival Commedia

 

[1] Atelier-théâtre département de français

[2]Sorte de mise en scène dans les conditions réelles mais sans le public.

[3]Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, Les Solitaires intempestifs, Berlin, 1990.