Il s’est réveillé au milieu des mégots, des bouteilles et des draps sales dans ce lit trop grand pour lui. Il était 15 ou peut-être 16 heures mais il n’a pas pris la peine de regarder l’heure, il s’en foutait.

La première chose qu’il fit fut de passer sa main sur son visage comme s’il voulait vérifier qu’il était toujours vivant, malheureusement il l’était. La deuxième fut d’allumer une cigarette et de marcher laborieusement jusqu’à la salle de bain. Devant le miroir il contempla ce visage qu’il avait de plus en plus de peine à appeler le sien ; peau livide sous une barbe noire noueuse, cernes violettes et dents jaunâtres plus lavées depuis trop longtemps. Même ses yeux semblaient avoir perdu de leur éclat. Les pensées noires anesthésiées par le sommeil comateux refaisaient surface et ça lui fit mal à l’emplacement où autrefois son cœur battait, il était habitué à cette douleur mais elle ne perdait pas sa violence pour autant. Il prépara un café avec une dose de whisky que n’importe quelle personne plus ou moins saine aurait jugée inquiétante. Mais il n’était pas n’importe quelle personne plus ou moins saine, loin de là. En portant le liquide à ses lèvres il se brûla la langue, lâcha alors un juron que personne n’entendit et alluma une autre cigarette que personne n’avait vue non plus. Il se souvenait du jour où il avait tout, ce jour béni où il pouvait clamer prétentieusement qu’il était l’homme le plus heureux au monde sans que ce soit un mensonge. Mais c’était avant que tout s’écroule devant ses yeux impuissants, avant qu’il se retrouve seul face à un royaume de cendres et de ruines dont il était destiné à être le seul roi, triste et indétrônable comme si c’était une malédiction millénaire à laquelle il ne pouvait pas échapper. Elle était morte. À cet instant précis son visage était rongé par une armée d’insectes nécrophages quelque part sous plusieurs mètres de terre froide et humide. Elle était morte. Elle n’était plus qu’un tas de chair en putréfaction et d’ossements bientôt réduits à l’état de poussière. Il s’imagina un ver blanc sortant de l’orbite de ce qui avait été autrefois ses beaux yeux et il eut envie de vomir. Mais peut être que c’était seulement à cause des effets de l’alcool sur son estomac à jeun. Il aurait dû la faire incinérer, c’était peut-être ce qu’elle aurait voulu, mais ils n’avaient jamais parlé de ce sujet. Avec le recul cela lui sembla stupide, mais ce qui l’était, c’était qu’elle soit morte. Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? La vie est trop injuste. Pourquoi ne l’avait-on pas pris lui ? Il l’aurait mérité mille fois plus. Dieu est mort, sadique ou incompétent. Ou bien simplement tout ça en même temps.

Il avait souvent eu l’impression que sa vie était un film écrit par un scénariste malveillant qui prenait du plaisir à le voir souffrir, et puis il l’avait rencontrée et son existence était devenue un putain de conte de fée, le plus beau de tous les temps. Il ne pourrait jamais oublier ce jour, ou plus précisément cette soirée. Il n’avait pas trouvé beaucoup de raisons d’exister, alors il cherchait dans le sursaut de l’alcool, de la drogue et de la musique à la fois une raison de ne pas se suicider et un moyen de se détruire. Il se rêvait rockstar mais il était conscient de son manque de talent, alors il se contentait d’essayer d’oublier ses rêves impossibles en attendant le beau matin où il ferait une overdose. Et puis il l’avait rencontrée, dans un bar enfumé où, abandonné par les autres membres de son groupe plus responsables que lui, il buvait le premier des deux gins tonics que le patron leur avait chacun promis en échange de leur concert. Elle était venue lui parler parce qu’elle avait aimé leur musique, c’était probablement la seule. Ils avaient discuté un peu, il avait réussi à la faire rire presque sans faire exprès et elle l’avait fait sourire alors il avait fini par lui dire : « Tu veux boire quelque chose ? J’ai encore le droit à une consommation gratuite. Par contre je n’ai pas d’argent donc après il faudra que ça soit toi qui paie.». Elle avait souri et accepté le verre. Ce sourire lui avait fait l’effet d’une lame enfoncée profondément dans son âme, mais dans le bon sens du terme. Il avait réveillé en lui des sentiments qu’il croyait réservés aux gens qui valent mieux que lui. Elle était plus belle que toutes les femmes qu’il avait jamais vues d’une manière naturelle ne nécessitant ni maquillage ni efforts. Elle semblait venir d’un monde meilleur où il ne pensait jamais être invité. Il n’avait jamais vraiment compris ce qu’elle lui avait trouvé mais par un miracle quelconque comme il en arrive parfois leur histoire avait marché. Il se souvenait de son regard brillant qui lui était réservé comme une offrande divine de la part du diable en personne, de son rire plus beau que toutes les chansons qu’il aimait et de ses cheveux qui tombaient comme une cascade de velours. Il se souvenait surtout de leur premier baiser rythmé par les battements de leurs cœurs qui se synchronisèrent et du son de I’m a believer de « The Monkees » dont il avait compris pour la première fois le sens des paroles. Elle aimait les chansons d’amour un peu naïves qu’il écrivait pour elle, ses fausses notes quand il chantait et toutes les choses qui lui donnaient des raisons de se détester, elle le faisait rire et aimait Baudelaire. Avec elle il était drôle et il était beau, il l’avait toujours été mais personne ne le lui avait jamais dit.

Un soir ils avaient fumés un joint ensemble couchés côte à côte dans le gazon tiède d’une nuit d’été, dans cette douce solitude à deux que seul l’amour peut créer. Il ne connaissait aucune constellation, alors il en inventait pour elle. Ils avaient ri et elle avait posé sa tête sur son épaule en susurrant « je t’aime ». Il avait regardé dans l’océan sombre de son iris et avait répondu « Moi aussi je t’aime » sans que cela ne soit aussi dur à dire que ce que des mots aussi forts auraient dû. Les étoiles n’avaient jamais été aussi brillantes mais ses yeux brillaient encore plus, comme deux phares grâce auxquels il ne serait jamais plus perdu. Le monde était soudainement un peu plus beau ou un peu moins pourri, mais en tout cas il leur appartenait, au moins pour un instant, ensuite il faudrait le rendre pour que deux autres amoureux puissent aussi connaître ce sentiment grisant.

Elle lui avait sauvé la vie quand il était l’esclave de ses addictions. Au début, elle s’en accommodait car elle savait qu’il valait mieux que ça et que l’amour permet d’accepter beaucoup de choses. Mais un jour c’en fut trop pour elle et, les yeux embués de larmes, elle lui avait dit qu’il ne pouvait pas continuer comme ça, qu’il l’avait elle maintenant et qu’elle ne voulait pas le perdre, mais l’aider à aller mieux. Si ça avait été n’importe qui d’autre il lui aurait dit d’aller se faire foutre. Mais c’était elle, elle était différente et elle était sa meilleure addiction. C’était la première femme à pleurer pour lui depuis sa mère et elle était celle qui le méritait le moins. Alors, il s’était promis de ne plus jamais la faire souffrir et d’essayer. Il ne se souvenait plus exactement ce qu’il avait dit ce jour-là, sûrement des belles paroles que seules deux âmes amoureuses peuvent croire, mais il l’avait dit avec la force de conviction de ceux qui essaient surtout de se persuader eux-mêmes. Ce jour-là ils avaient fait l’amour comme on le fait quand on est jeune, amoureux et invincible. Il pensait que son amour pour elle serait suffisant mais, après quelques tentatives ne menant qu’à des rechutes teintées de dégout de soi-même, de libération et de promesses que c’était la dernière fois, il savait qu’il aurait besoin d’aide. Alors il lui demanda de l’enfermer dans la chambre de son appartement le temps du sevrage ; il avait vu ça dans un film une fois. Elle s’était occupée de lui plus comme un ange que comme une infirmière. Elle ne l’avait pas laissé sortir malgré les crises, les insultes, les cris, les pleurs, les supplications et les heures passées à torturer une guitare pendant la nuit. Elle nettoyait sa chambre, lui préparait son plat préféré et posait sa main sur son front en lui disant qu’un jour ça irait mieux quand il convulsait sur le lit en l’implorant de l’achever ou de le laisser en prendre juste une dernière fois. Il avait l’impression que ça avait duré 100 ans, mais plus vraisemblablement une semaine ou deux. Finalement il avait guéri, ou en tout cas il était aussi proche de la guérison qu’on peut l’être quand on a un problème d’addiction. L’envie de drogue n’était pas partie, elle ne part jamais complétement, mais elle était devenue supportable. À chaque fois que l’idée de recommencer le titillait il repensait à son sevrage qui ressemblait plus à une vision de l’enfer que tout ce qu’il avait jamais vu. Il savait qu’il ne supporterait pas de réitérer l’expérience, et puis, surtout, il ne pouvait pas lui faire ça à elle. Il avait une dette qu’il comptait rembourser en devenant la meilleure version possible de lui-même. C’est ce qu’il fit. Il trouva un travail stable, limita sérieusement sa consommation d’alcool et arrêta même de fumer. C’était exactement la vie qu’il s’était promis de ne jamais mener, mais elle avait ébranlé le peu de certitudes qu’il avait jamais eues, comme si finalement c’était ça la définition de l’amour.

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Gauthier Perret

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