Juste une dernière fois – 3ème partie

avril 13, 2017 / by / 0 Comment

Il avait des cornes et des sabots comme on aurait pu s’y attendre, et un regard de vendeur d’assurances – ce qui lui a semblé logique : il avait toujours su que le diable ressemblerait à un vendeur d’assurances.

Il s’était assis sur le fauteuil vacant sans un mot et l’avait regardé dans les yeux en dévoilant des dents blanches dignes d’une publicité pour dentifrice en souriant de manière trop aimable pour être honnête.

« – Comment ça va mon ami ?

– Pas très bien.

– J’imagine, sinon tu m’aurais pas appelé. » Il avait dit ça en riant, visiblement fier de son humour.

« – J’ai perdu ma femme.

– Je sais.

– Je voudrais juste la revoir une dernière fois.

– Bah attend l’au-delà comme tout le monde.

– Je crois pas à ces conneries. » En disant ça il réalisait que ce n’était pas la chose la plus appropriée à dire quand le diable squatte votre salon.

« – Je veux dire qu’elle doit surement être au paradis et que ma place serait plutôt à vos côtés. Non ?

– Probablement. » Son sourire était aussi rassurant que terrifiant mais fascinant, peu importe dans quel sens du terme.

– Je veux juste la voir une dernière fois. Vous pouvez faire ça ?

– Bien sûr. Tu m’as pris pour Dieu ? On n’est pas tous aussi incompétents que ce magnifique branleur tu sais.

– Qu’est-ce que vous voulez en échange ?

– À ton avis ?

– Mon âme ?

– Je vois que ma réputation me précède.

– Elle vous appartient déjà. »

Alors ils se serrèrent la main et le diable regarda le bordel qui avait envahi l’appartement.

– Tu devrais faire un peu de rangement. Demain à 8 heures tous tes rêves seront exaucés.

Et il était parti comme il était venu, sans que personne ne lui montre le chemin. Même si ça lui semblait un peu stupide, il avait fait le ménage, balancé des sacs poubelles remplis de bouteilles et du contenu des cendriers perdus un peu partout aux ordures, passé l’aspirateur, lavé le sol et les draps. Et puis, il s’était couché, propre, dans des draps propres avec la sensation rassurante et unique que cela procure et qu’il avait oubliée depuis trop longtemps. Le réveil avait sonné à 7h30 mais il n’eut aucune difficulté à se lever. Il avait pris un petit-déjeuner, bu un café avec du lait à la place du whisky et n’avait pas allumé de cigarette. Il s’était brossé les dents, lavé le visage et avait coiffé ses cheveux qui avaient beaucoup poussés. Il était 7h58 quand il s’était assis sur le fauteuil encore tiède depuis le passage du diable. Il avait mis I’m a believer sur sa vieille radio, c’était leur chanson et il ne l’avait plus écoutée depuis qu’elle était passée aux funérailles. Cela lui aurait fait trop mal, mais là elle retrouvait son charme d’antan comme si le secret de la vie, c’était simplement l’espoir. Les cloches de l’église avaient sonné en rythme avec le bruit sourd de son cœur qui tambourinait contre sa poitrine. Il était en train de se dire qu’il était ridicule à espérer et attendre comme un con en se posant la seule question qui méritait son attention depuis un moment « gin ou whisky ? » quand il avait entendu la sonnette. C’était elle, plus belle que dans ses souvenirs (dans la mesure où c’était possible), souriante et illuminée par le soleil. Il l’avait prise dans ses bras et avait eu l’impression de retrouver la partie de lui qui lui manquait, la meilleure sans laquelle le reste ne valait rien, ou en tout cas pas grand-chose. Ils n’avaient pas parlé de la mort, du paradis, de l’enfer et de toutes ces choses qui semblent dérisoires quand on a la chance de pouvoir regarder la personne qu’on aime dans les yeux. C’était comme si rien ne s’était passé. Comme si elle n’était jamais partie. Elle lui avait simplement dit que le lendemain à 8 heures elle devrait y retourner, elle n’avait pas dit où. Demain à 8 heures c’était loin alors il s’en était foutu, ou en tout cas il avait essayé.

Ils étaient allés se balader sans destination comme s’ils voulaient fuir quelque chose qu’ils ne pouvaient pas identifier alors que c’était pourtant évident. Ils avaient mangé dans leur restaurant préféré, ils avaient fait un tour en pédalo sur le lac, s’étaient assis sur un banc en mangeant une glace et puis avaient parlé pendant des heures sans se soucier de l’écoulement silencieux du sablier qui les séparerait inexorablement. Il n’avait même pas envie d’une cigarette. Finalement ils étaient rentrés chez eux et il lui avait préparé à manger. Il y avait tant de choses qu’il aurait voulu lui dire mais ses mots n’y arrivaient pas, heureusement ses yeux s’en étaient chargés. Ils avaient bu une bouteille de vin, avaient dansé au son des vieilles chansons qu’ils aimaient, s’étaient embrassés et avaient fait l’amour. Peut-être que c’était la longue abstinence ou le vertige de posséder une dernière fois ce qu’il croyait avoir perdu à jamais mais en tout cas ce fut le meilleur orgasme de sa vie. Le terme « petite mort » n’avait jamais été aussi approprié, avec le recul il s’était dit que ça aurait été le moment parfait pour mourir. Ils étaient couchés côte à côte dans la pénombre et le silence protecteur de la nuit et elle avait sa tête sur son épaule comme elle aimait bien le faire dans un passé pas si lointain ressemblant plus à une belle légende. Soudainement, il avait pris conscience que ça serait bientôt fini, pour toujours cette fois. Il leur restait exactement 6 heures et 8 minutes, c’est plus de temps qu’il n’aurait osé demander mais à cet instant cela lui semblait dérisoire, tellement dérisoire.

« – Pars pas s’il te plait. » Il avait dit ça avec une voix plus enrouée par la tristesse qui confinait  au désespoir que par le tabac. Il regardait le plafond dont on devinait les dessins du plâtre blanc lézardée de failles dans l’obscurité mais il savait qu’elle le regardait, il pouvait sentir l’impact de son regard se propager dans tout son corps et même au-delà.

« – Tu sais que c’est impossible.

– Mais j’ai besoin de toi, je suis perdu sinon. »

Rester couché était soudain devenu insupportable, alors il s’était levé et elle s’était assise sur le rebord du lit.

« – On se reverra là-bas. »

Il n’avait pas la force de lui dire qu’il ne la rejoindrait jamais, ce n’est pas le genre de choses qu’on peut balancer à une fille qu’on a tiré du paradis juste pour le plaisir égoïste d’être avec elle une dernière fois.

« – Non. Je veux qu’on soit ensemble ici et maintenant. Y a tellement de choses qu’on n’a pas eu le temps de faire. On a qu’à faire nos valises et partir, n’importe où mais très loin et très vite. »

Il faisait des allers-retours rapides et parlait vite sans avoir le temps de réfléchir à ce qu’il disait.

« – Peut-être qu’il nous trouvera pas. On prend juste le nécessaire et on monte dans le premier avion pour l’Australie. On a toujours voulu y aller mais on n’a jamais pu. On changera d’identités et on aura une maison au milieu du désert ou au bord de l’océan, je m’en fous. Peut-être qu’il nous trouvera pas ou qu’il oubliera. Ça vaut la peine d’essayer. »

Il savait que le diable n’est pas du genre à oublier et qu’il viendrait le chercher au paradis s’il le fallait, mais il avait besoin de quelque chose pour échapper à la fatalité. Un beau mensonge vaut mieux que le désespoir et l’abandon.

« – Je peux pas venir avec toi désolé. Mais tu devrais y aller et me raconter quand on se reverra. »

C’en était trop pour lui, les sentiments difficilement identifiables qui se livraient une lutte sans merci dans les tréfonds de son âme et de son cœur firent place à une colère froide et inapaisable.

« – On se reverra jamais tu comprends pas putain ? J’irai jamais au paradis, c’est trop tard pour moi. C’est trop tard putain. »

Aucun des deux ne savait quoi dire, sûrement parce qu’il n’y avait rien à dire. Si peu de raisons de parler et tant de larmes à verser. Alors c’est ce qu’il fit. Il s’assit à côté d’elle, la tête entre les mains, regardant le tapis se mouiller doucement. C’était la seule position acceptable pour un homme qui assiste en direct à la destruction de tout ce qu’il avait aimé et ce en quoi il avait cru. Elle passa sa main sur ses cheveux et plaça délicatement sa tête sur ses cuisses. C’était une tentative de consolation aussi vaine et ridicule que ses larmes mais cela avait presque marché parce que c’était elle. Entre deux sanglots il avait quand même eu la force de dire quelque chose, pas grand-chose mais cela lui avait semblé être mieux que rien du tout.

« – Je t’aime tellement putain.

– Je sais. Moi aussi je t’aime » Elle pleurait aussi, mais silencieusement et dignement comme le font les anges quand ils jouent de la harpe.

« – J’ai tellement de chance de t’avoir rencontrée. Merci d’exister. »

Il avait encore pleuré, quelques minutes ou quelques heures il ne savait pas. Et finalement ils s’étaient endormis plus ou moins heureux et en paix. Au moment de lui dire au revoir il n’était pas aussi triste qu’il aurait dû. Il savait que cela viendrait mais pour l’instant son cerveau utilisait toute son énergie dans le déni d’une issue tragique pourtant inévitable.

« – Adieu Camille.

« – À bientôt John.

Il la regarda marcher jusqu’à ce qu’elle sorte de son champ de vision et de sa vie. Il ferma la porte comme une pâle imitation de Hadès avant de retourner dans son salon. Le diable était là, fumant une cigarette confortablement installé dans le fauteuil.

« – Alors, c’était bien ?

– Génial. » Il ne savait même pas s’il avait dit ça sarcastiquement ou pas. En s’allumant une cigarette dont il n’avait jamais eu autant besoin il posa la question dont il attendait et craignait la réponse en même temps.

« – On y va ? » Le diable avait presque paru surpris.

« – Où ?

– En enfer. »

Le diable se leva, s’approcha de lui et lui posa une main sur l’épaule en rigolant.

« – Mais John, t’y es déjà en enfer. »

Il fit un rond avec la fumée en se délectant de l’incompréhension qu’il lisait sur son visage.

« – C’est pas tout ça mais j’ai du boulot moi. J’ai racheté des bouteilles et ton dealer passe dans 2 heures. » Amuse toi bien mon ami.

Le temps qu’il cligne des yeux, le diable était parti, la fumée de sa cigarette n’avait même pas eu le temps de se dissiper. Il regarda par la fenêtre, la nuit était tombée et il savait que le soleil n’aurait plus jamais l’intention de se lever. Par une autre fenêtre il la voyait, souriante et heureuse sans lui. Si proche et si loin en même temps, comme si elle était de l’autre côté d’un mur de glace. Il cria son nom mais elle ne répondit pas, elle ne le voyait même pas. Dans le ciel, la lune était teintée de rouge comme si elle saignait et seul l’aboiement mélancolique et douloureux d’un chien brisait le silence.

Gauthier Perret

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