Un excellent casting d’acteurs, une bande-son magnifique, quelques touches d’humour bien placées, une mise en scène dynamique : c’est la recette d’un Karamazov réussi au Théâtre de Carouge.

Karamazov, c’est une adaptation du célèbre roman de Fédor Dostoïevski, par Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière. La première phrase du roman suffit à résumer toute l’intrigue : « Alexéi Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils d’un propriétaire foncier de notre district, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n’est point encore oubliée. » Il s’agira d’un parricide, on le sait. Durant les 4 heures que dure la pièce, la troupe s’échine à présenter au public les relations, tourments et autres contradictions qui conduiront à cette issue tragique. Au milieu du retour de Dimitri (Mitia), venu chercher son héritage, du mépris d’Ivan envers son paternel, et de la perversité de Smerdiakov, le fils illégitime, le dévoué et pieux Alexéi (Aliocha) tentera de faire le pont, le cœur toujours ouvert et l’oreille à l’écoute de chacun…

La mise en scène de Jean Bellorini prend ce parti : Aliocha au centre de l’histoire de la famille, faisant le lien entre tous, tentant de comprendre le point de vue de chacun, dans le but de transmettre les questions existentielles posées par Dostoïevski : l’existence d’un Dieu, la possibilité d’une justice dans un monde où il n’existerait pas, la valeur à accorder à l’amour et à la charité. Tout est mis en œuvre pour poser ces questions, du casting à la musique, du silence à la parole.

Le casting, d’abord. Je crois que c’est ce que je retiens en premier lieu. Tous les comédiens sont d’une justesse déconcertante dans leur rôle. Tous parviennent à jouer sur les différences de tons, qu’il s’agisse de développer un émouvant monologue, de jouer l’ivresse, le désespoir, de chanter ou encore de prendre le ton de l’humour pour créer une certaine légèreté et ne pas tomber dans un drame qui aurait été trop éprouvant pour le spectateur. On retiendra la puissance du monologue du Capitaine Sneguiriov (Mathieu Delmonté) qui, racontant l’histoire de son fils Ilioucha, aura arraché de nombreuses larmes au public présent dans la salle, ou encore celui d’Ivan Fiodorovitch Karamazov (Geoffroy Rondeau), racontant l’histoire fictive d’un inquisiteur avec une intonation qui n’était pas sans rappeler l’excellent Fabrice Lucchini. L’on pourrait multiplier les exemples à l’infini, tant chacun sait amener une profondeur à la pièce. On citera la grande palette de Jean-Christophe Folly, l’interprète de Dimitri, qui navigue avec une grande aisance entre les tons de l’humour, du désespoir, de l’engouement, allant jusqu’à nous montrer ses belles capacités vocales lorsqu’il chantera, perché sur le toit, à la fin de la première partie. Un talent pour le chant que n’a rien à lui envier Marc Plas (Pavel Fiodorovitch Smerdiakov), dont la performance aura sans doute touché plus d’un cœur…

Mais que seraient ces qualités de chant sans d’excellents musiciens ? Cette musique, elle a été préparée par Jean Bellorini, Michalis Boliakis et Hugo Sablic. Alternant entre classique et moderne, musique purement instrumentale et chant, solos et chœurs, elle apporte une profondeur supplémentaire à la pièce. Difficile de décrire cela avec des mots, il vaut mieux laisser la parole aux émotions…

KARAMAZOV (Jean Bellorini 2016)

L’on pourrait alors croire – et on aurait raison – que Karamazov est une pièce particulièrement tragique. Pourtant, avec beaucoup de subtilité, Jean Bellorini parvient à ajouter quelques touches d’humour, qui permettent au spectateur de ne pas tomber dans un pessimisme durable… L’on retiendra sur ce point le décalage entre le propos et le ton. C’est ce qui m’a surpris lors du premier monologue de Dimitri. Alors qu’il évoque des événements plutôt tristes, sa voix semble développer une mélodie joyeuse. Si l’on ne s’arrêtait pas aux mots, on pourrait penser qu’il évoque une anecdote légère. Ce décalage ne donne-t-il dès lors pas plus de force encore aux questionnements posés par le texte ? Chacun se fera son opinion… Petit bémol – c’est bien le seul que je trouve à évoquer, tant ce spectacle m’a ébloui – certains passages sont parfois un peu exagérés, comme lorsque Dimitri force un peu trop sa voix lors de son chant sur le toit, ou encore lorsque Teddy Melis (Grigori Vassilievitch) raconte l’agression du père Karamazov (Jacques Hadjaje) en chantant d’une manière qui n’est pas sans rappeler les célèbres Gipsy Kings et la musique gitane en général. Si certains ont ri aux éclats à ce moment-là, j’ai personnellement été moins convaincu par ce choix. Mais il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans cette magnifique mise en scène de Jean Bellorini.

Parlant de mise en scène, il me reste à évoquer le décor, qui apporte un dynamisme – nécessaire pour une pièce aussi longue – supplémentaire. Avec des décors montés sur rails, qui se déplacent de droite à gauche de la scène, des capsules en verres, représentant des pièces, qui changent également la sonorité des voix, ou encore le jeu avec la hauteur lorsque les comédiens sont sur le toit, tout est mis en œuvre pour que le regard du spectateur soit toujours attentif. Symboliquement, ce choix de décor n’est pas sans rappeler que le roman de Dostoïevski est véritablement construit comme une pièce à tiroirs, dans lesquels sont enfermées diverses questions existentielles, développées tour à tour par chacun des personnages, avec l’excellent François Deblock (Aliocha) à la baguette. Je ne l’ai pas encore évoqué ? Je ferai court : avec une voix et une gestuelle toujours douces, il parvient à amener un peu de calme au milieu des excès – dus à l’ivresse, à la colère, à l’amour, à la jalousie ou que sais-je encore – des personnages qui l’entourent. De Katerina Ivanovna (Karyll Elgrichi) qui ne se remet pas de la tromperie de Mitia – un grand bravo à cette comédienne de talent, qui joue magnifiquement les moments de désespoir, voire de folie – à Grouchenka (Clara Mayer) persuadée qu’elle agit constamment mal, en passant par ses frères, qui en veulent au père…

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette pièce, tant la mise en scène est complexe et complète. De nombreux aspects du roman sont explorés, tout en laissant les interprétations ouvertes. Certains seront peut-être rebutés par les quatre heures que dure la pièce. N’ayez crainte, tout est mis en œuvre pour que le temps ne semble pas ce qu’il est.

Karamazov, c’est à voir, à écouter, à méditer, jusqu’au dimanche 13 novembre prochain au Théâtre de Carouge.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Karamazov, d’après Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, jusqu’au 13 novembre au Théâtre de Carouge

Mise en scène : Jean Bellorini

Avec François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Jean-Christophe Folly, Jules Garreau, Camille de La Guillonière, Jacques Hadjaje, Blanche Lelu, Clara Mayer, Teddy Melis, Emmanuel Olivier, Marc Plas, Benoit Prisset, Geoffroy Rondeau et, en alternance Emilo Benno Besson, Lalo Polak et Emiliano Rodriguez dans le rôle d’Ilioucha.

Photos : © Victor Tonelli (banner), © Pascal Victor (in-article)