Le monde de l’entreprise décortiqué à travers la chute d’un employé, la concurrence dénoncée, des questions de société qui se posent. C’est Krach, et c’est jusqu’au 5 novembre au POCHE/GVE.

Ce qu’on peut déjà dire de ce début de saison au POCHE/GVE, c’est que le public ne sera pas épargné par les textes. Après 4.48 Psychose, ce texte puissant et brillamment interprété par Rébecca Balestra, c’est Krach, de Philippe Malone, mis en scène par Selma Alaoui et joué par Fred Jacot-Guillarmod, qui est proposé dans le cadre du Sloop4, intitulé murmures. Ce 4ème Sloop met en avant 4 voix d’anonymes, d’humiliés. Chacun a des choses à dire, et les dit. C’est le cas de ce texte qui claque aux oreilles du spectateurs comme une mise en garde contre l’aliénation du travail.

Krach, c’est d’abord l’histoire d’un homme. Un esclave du monde du travail, qui n’en peut plus de sa routine, de tout ce qu’on lui impose, de la concurrence permanente. Un homme qui chute. Littéralement. Du haut de la tour de 30 étages où il est employé, il se jette. Les étages défilent, et avec eux tout ce qu’il a à dire de ce monde du travail qui l’a conduit au burnout, jusqu’à sa fin. Un homme qui a déjà chuté intérieurement et qui ne fait qu’extérioriser ce qu’il ressent, de manière radicale.

 

Krach, c’est ensuite un texte qui claque. Il claque d’abord par sa musicalité. Les mots s’enchaînent, avec des sonorités très rythmées. Si bien qu’on a d’abord de la peine à tout comprendre, à entrer dans la pièce. Mais l’important n’est peut-être pas là. On comprend bien vite, sans saisir le sens de chaque mot prononcé, que l’homme sur scène est en souffrance, que c’est son travail qui l’a conduit là. C’est un texte qui claque aussi par son fond. Dénonçant l’aliénation du travail, les attentes trop élevées qu’on ne peut suivre, la concurrence redoutable qui fait rage dans le monde de l’entreprise, il fait écho aux nombreux suicides de cadres ces dernières années, en France notamment, et tente d’en explorer les raisons, à travers un monologue puissant. Il claque enfin parce qu’il est brillamment écrit. Chaque mot est réfléchi, rien n’est laissé au hasard. Ainsi, à l’image de la chute, chaque phrase est empreinte de double sens : il y a le sens propre, comme quand il décrit la manière dont sa tête va frapper le bitume. Mais il y a aussi un sens plus profond, souvent métaphorique, qui décrit son état intérieur, celui dans lequel l’a mené son travail de cadre supérieur. Et ça fait mouche ! On est mal à l’aise d’assister à cela, sans pouvoir intervenir. On se rend compte qu’on devrait être conscient de tout ce qu’il dénonce sous nos yeux. Et pourtant, on ne le sait que trop peu, ou bien on fait semblant de ne pas le savoir. On se met des œillères, on n’a pas envie d’écouter. Et pourtant, on ne peut pas ne pas l’entendre. Le nom du Sloop, murmures, prend alors tout son sens… Ce murmure, on l’entend depuis quelques années déjà. Il ne manque plus grand-chose pour qu’il devienne un cri et qu’on prenne conscience qu’on doit changer certaines manières de fonctionner…

Krach, c’est aussi une mise en scène très réfléchie, très symbolique, signée Selma Alaoui. J’avoue ne pas avoir tout compris dans cette mise en scène. Je me suis posé la question de la raison de la présence d’une femme (Mathilde Aubineau), toute dorée, de ses vêtements à ses cheveux, en passant par sa peau. Elle apporte un chariot à l’homme sur la scène, avec une radio – à propos de laquelle il débite d’ailleurs un monologue criant de sens sur la routine du programme matinal, qui lui permet d’enchaîner sur d’autres routines, réglées comme du papier à musique – et l’aide à s’habiller pour aller travailler. Est-ce sa femme, qui l’aide pour sa routine du matin et en fait partie ? Est-ce une employée, devenue comme un robot ? Ce qui pourrait expliquer sa couleur tout sauf naturelle. Debout au bout de la scène, dans l’encadrement de la porte, elle observe d’ailleurs l’homme un moment, une cigarette électronique – pour renforcer son allure plus vraiment humaine ? – à la main. De manière plus symbolique, elle pourrait aussi être un être abstrait ou une personnification du monde dans lequel s’est enfoncé l’homme, dans une routine qui le tue petit à petit et dont il ne peut plus se sortir ? Je n’ai pas de réponse. Peut-être que c’est un peu de tout ça au fond.

Au moment de sa chute, l’homme semble se libérer d’un coup. Il enduit alors son visage et ses bras de doré, comme la femme. Comment interpréter cela ? Cela reste un mystère… Est-il devenu ce qu’on attendait de lui ? Est-ce là pour montrer comment ce monde du travail l’a détruit, l’a fait chuter, lui enlevant tout ce qui lui restait d’humanité. Mais ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas tout de la symbolique de cette mise en scène que c’en est un défaut. Bien au contraire. Krach, c’est une pièce qui dénonce de manière nécessaire, qui déroute. Chacun pourra se faire sa propre interprétation de ces éléments de mise en scène. Ne vous y trompez pas, il y aussi de très belles trouvailles dans cette mise en scène, comme les dix premières minutes, où l’homme apparaît dans la pénombre, ne permettant pas au public de distinguer son visage. Alors, on regarde surtout l’ombre projetée sur le mur, et on comprend que cet homme n’est plus que l’ombre de lui-même…

Krach, c’est donc un texte dur, une pièce courte mais très intense, un jeu très sobre et pourtant très puissant de Fred Jacot-Guillarmod. Krach, c’est surtout une pièce qui fait réfléchir, qui dit tout haut ce que beaucoup ressentent, qui permet de comprendre un peu mieux les événements de ces dernières années, de ces nombreux suicides de cadres. Il n’est pas sans rappeler les Contractions présentées l’an passé à l’Alchimic, qui montraient d’autres aspects, tout aussi répréhensibles, du monde du travail. Krach, c’est un texte qui mérite d’être entendu. Cela en deviendrait presque une nécessité. Krach, c’est une pièce qui prouve que le théâtre est capable de montrer ce que le reste ne peut dire…

Infos pratiques :

Krach de Philippe Malone, du 2 octobre au 5 novembre au POCHE/GVE.

Mise en scène : Selma Alaoui

Avec Fred Jacot-Guillarmod et la participation de Mathilde Aubineau

https://poche—gve.ch/spectacle/krach/

Photos : © Samuel Rubio