Jusqu’au 1er mai, découvrez Le Moche au théâtre Alchimic, dans une mise en scène de Julien George. Une pièce qui met en question la place et le rôle de la beauté dans la société.

Le Moche, c’est l’histoire de Lette (David Casada), un brillant ingénieur, que son patron Scheffler (Cédric Leproust) a décidé de remplacer pour la présentation de sa dernière invention. Le prétexte ? Il est affreusement laid. Personne ne voudra lui acheter son produit avec un tel visage. Alors qu’il se pose des questions, Lette découvre que cet avis est partagé, même par sa femme Fanny (Léonie Keller), qui ne le regarde jamais en face. Il décide alors de se faire opérer pour changer de visage. Si, dans un premier temps, le succès sera au rendez-vous, tout ne tournera finalement pas aussi bien qu’il l’avait espéré…

Avec un tel titre, il était inévitable que la question de la beauté soit abordée. L’auteur, Marius von Mayenburg choisit de l’aborder en la mettant face à la société. Quel rapport entre beauté et société ? Faut-il forcément être beau pour réussir ? C’est ce que la pièce semble montrer. Bien que prenant la forme d’une comédie, Le Moche présente une vision plutôt pessimiste du monde actuel.

Dans son texte, l’auteur demande deux contraintes au metteur en scène : faire jouer les 8 personnages de la pièce par seulement 4 comédiens, et ne pas maquiller Lette pour le rendre moche. Julien George a parfaitement respecté ces deux volontés. Chaque acteur joue donc deux rôles. Si cela est évidemment une boutade envers le théâtre contemporain, qui peine souvent à engager suffisamment de comédiens pour couvrir tous les rôles, cet élément permet également de donner un rythme parfois effréné à la pièce. Les comédiens changent ainsi de rôle à la vitesse de l’éclair, sans modifier leur gestuelle, leur apparence ou leur façon de parler. Dans un premier temps, le spectateur peut se retrouver plutôt perplexe devant un tel procédé, risquant même de s’y perdre. Il faut parfois plusieurs secondes pour comprendre qu’on n’a plus le même personnage en face de soi. Cela aurait peut-être pu être amené un peu mieux par moments, afin de moins perdre le spectateur. Pourtant, plus le spectacle avance, moins cela est dérangeant. Bien au contraire. D’une part, on finit par s’habituer à ces changements rapides. D’autre part, cela permet d’illustrer l’un des éléments du texte : tout le monde finit par se ressembler. En effet, au vu du succès du nouveau visage de Lette, son chirurgien (Cédric Leproust, qui joue également le patron de Lette), décide de le commercialiser et pratique la même opération sur des centaines de personnes, si bien que tout le monde finit par avoir la même tête. La femme de Lette a ainsi l’impression de le croiser où qu’elle aille. Il s’agit là d’un questionnement intéressant du texte, que Julien George a su très bien illustrer dans sa mise en scène : à force de suivre des modèles de beauté, on finit tous par se ressembler. Cette question en induit inévitablement une autre : étant pareil à tout le monde, est-on encore soi-même ? Si la pièce n’apporte pas de réponse formelle, Lette semble en tous les cas perdre petit à petit son identité…

Outre cette question, c’est évidemment la question du rôle de la beauté dans la société qui est posée par le texte. Karlman (Jonas Marmy) doit, dans un premier temps, remplacer Lette à Brig pour la présentation de sa dernière invention. Suite à son opération, Lette reprend pourtant cette place qui lui était due. Ce ne sont donc pas les compétences qui sont les plus importantes lorsqu’on choisit qui effectuera la présentation, mais bien l’apparence. Cette pièce dénonce bien le diktat de la beauté que l’on peut fréquemment retrouver dans la société, quel que soit le domaine. Là aussi, Julien George effectue quelques belles trouvailles pour illustrer ce questionnement. Lors de la présentation de Lette, la musique est si forte qu’on ne parvient pas à distinguer ses paroles. Pourtant, il vend des milliers de ses appareils, faisant grimper le chiffre d’affaires de l’entreprise dans des résultats jamais atteints. Le contenu n’est pas donc pas important. La directrice de l’entreprise qui décide d’acheter son produit ne sait même pas à quoi cela sert. Elle veut juste coucher avec Lette. L’apparence prend donc le dessus sur ce qui est vraiment important : le contenu du discours. Si la vision est bien sûr pessimiste, la dénonciation évoquée par le texte et illustrée par la mise en scène est bel et bien très présente. La forme de la comédie se prête très bien à ce genre de dénonciation, le rire permettant de faire passer de nombreuses réflexions.

On pourrait encore citer de nombreux éléments de mise en scène, tant celle-ci est riche. Soulignons simplement les petits passages chantés en allemand, au moment de l’opération par exemple. Il n’est pas nécessaire de parler allemand pour comprendre la pièce. Toutefois, avec quelques connaissances de la langue de Goethe, les paroles des chansons nous parviennent et amènent une profondeur supplémentaire encore au texte, avec quelques piques pleines d’humour.

Au final, Le Moche est un texte drôle, puissant dans ce qu’il dénonce et écrit avec une précision et une concision remarquables. Julien George et sa troupe ont su parfaitement retranscrire toutes les dimensions importantes de cette pièce, dans une mise en scène illustrant les nombreuses questions posées par le texte. Le fond et la forme s’accordent donc magnifiquement pour mettre en avant les enjeux proposés par Marius von Mayenburg.

Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de voir cette pièce, rendez-vous avant le 1er mai au Théâtre Alchimic, nous ne le regretterez pas !

Fabien Imhof

Infos pratiques : Le Moche de Marius von Mayenburg, mise en scène de Julien George, coproduction de l’Autre Compagnie, du 12 avril au 1er mai au Théâtre Alchimic.

http://alchimic.ch/

Photo : ©Carole Parodi