À la Comédie, on vous parle poisson, couple et imagination. Dernière pièce de la saison, Le Poisson combattant est un monologue surprenant de Fabrice Melquiot, spécialement écrit pour le Neuchâtelois Robert Bouvier. Du fond du bocal au bocal de l’esprit, un texte exigeant.

« Alors / je sors. M’arrête sur le seuil de la maison / referme la porte derrière moi / avec les doigts regarde mes doigts non ne me regarde pas / parce que je ne vais pas pleurer devant toi ah ça non / et d’abord je n’ai pas de larmes / c’est déjà fait la tristesse / la longue sourdine du chagrin on a donné merci bien […][1]. »

Tout commence comme ça, à peine entrés, à peine assis dans les fauteuils de velours rouge dont les rangées font face à la scène où le rideau est déjà ouvert. Tout commence comme ça – par une entrée qui est en réalité une sortie. Un homme. Il est seul. Seul, face à un texte qui dit justement l’absence – et les fantômes sonores, les ombres chinoises qui peuplent cette solitude. Car cet homme est sorti de la vie ; pas celle avec un grand « V », non. Juste celle qui était la sienne, qui traçait les contours rassurants de son quotidien : la famille, la femme, la petite. Et le poisson combattant dans son bocal.

« Tu m’as dit ça : ce serait bien que tu parles demain. Ce serait bien que tu parles demain. Ce serait bien que tu partes demain. Ce serait tellement bien que tu foutes le camp / que tu te tires d’ici / mon allié mon frère mon ami mon connard. Ce serait bien. » (pp. 10-11)

Alors il est parti. Adieu le salon aux souvenirs de vacances, adieu la cheminée avec ses bûches qui crépitent, adieu l’écran plat, adieu la chambre, adieu les années de vie commune, les souvenirs et les étreintes, les mots qu’on s’est dit et qu’on ne se dit plus. Et puis, adieu la petite, qui reste avec sa mère, bien sûr qu’elle reste avec sa mère, sa mère qui garde la maison parce que lui, lui ne veut pas que la petite manque de quelque chose, oh non, surtout pas. Non. En partant, il prend une valise et une caméra – car il est cinéaste, un cinéaste raté, certes, qui n’a connu qu’un seul succès dans sa carrière, mais un cinéaste quand même, qui ne peut voir sa vie, son passé et son futur qu’à travers un objectif.

Zoom avant. Sur sa poche.

Il emporte aussi autre chose, quelque chose de plus important, qu’il a glissé dans la poche : le poisson combattant, celui de la petite. « Il s’appelle Dr Manhattan. C’est elle qui le nourrit. Elle n’oublie jamais. Et le voilà qui nage sur le côté. » (p. 13) Ça aurait dû lui mettre la puce à l’oreille, cette nage sur le côté. Dr Manhattan n’a pas passé la nuit. Au début, il ne voulait pas y croire ; mais il a bien fallu se rendre à l’évidence. « Le corps du poisson combattant. Qui nageait sur le côté. Je l’aimais / moi / ce poisson de merde. Je l’aimais / moi / vivant près de nous / j’aimais sa patience amnésique. Je l’aimais moi / ce putain de poisson de merde / le voilà dans ma main / on dirait une feuille morte / et le bleu de ses longs voiles est sans lumière. » (p. 15)

Le départ se transforme en mission. En quête. « Et comme je n’ai nulle part où aller / je décide qu’il me faut trouver l’endroit parfait / pour enterrer le poisson combattant. Je décide qu’il est hors de question de le jeter dans la première poubelle publique. Je décide que c’est le but de ma vie. » (p. 15) Et voilà comment une sortie devient recherche frénétique, décousue, existentielle. De la ville natale à l’appartement de la mère, des boîtes ringardes aux parcs de l’adolescence : une remontée dans le temps, l’espace et les souvenirs. Avec un putain de poisson sec dans la poche.

Abyme de l’esprit

« Quand on écrit un monologue, » explique Fabrice Melquiot dans la mise en bouche qui présente Le Poisson combattant à la Comédie, « on compose un monde entier, qui tient dans une seule bulle de pensée, dans le mouvement d’un corps unique, cherchant tous les corps qu’il contient. »[2] Cette bulle possède à la fois la rondeur d’un bocal à poisson rouge, et les arêtes à angles droits d’un aquarium pour poisson combattant. Robert Bouvier passe avec aisance de l’un à l’autre et son personnage devient semblable au poisson – poisson combattant ou poisson rouge, piégé dans les frontières que le décor délimite sur scène.

Car tout se joue, en réalité,  avant même le texte, sur le plateau. La scène est épurée : un carré tendu de trois tissus blancs, éclatants – immenses. Trois murs : les trois parois de l’aquarium carré. Et le quatrième, figuré par les spectateurs, dans leurs fauteuils de velours. Contre ces murs, le poisson combattant qu’est devenu le héros va se cogner. En vain. Et en vain encore. Pour essayer de donner un sens à cette sortie, à cette rupture, à cet arrachement du quotidien. Il se cogne et se cogne – sans parvenir à combattre. C’est un combattant qui a perdu d’avance, et qui le sait. Alors il finit par tourner en rond, devenant poisson rouge idiot aux souvenirs délités. La vitre de son bocal se fait la projection de son esprit : y passent des lumières, des images – une avalanche, la pluie sur une vitre, un visage de singe, la carcasse d’un perroquet qui pourrit en accéléré… Travelling avant, travelling arrière, zoom, panoramique ou plan fixe : l’aquarium-esprit se peuple des fantasmes du cinéaste, qui tente de filmer (ou dit qu’il tente de filmer) la nouvelle existence à et dans laquelle il se heurte, impuissant. De temps à autre, les contours rigides du bocal se soulèvent, comme des pans de réalité qui parviennent soudain à percer les pensées. Il y a une chaise, une grande chaise, une métonymie de la femme (qu’on renomme « Aquabon », parce qu’on ne veut plus l’appeler par son prénom). Une petite chaise, qui est la petite. Des habits, qui apparaissent et disparaissent au gré des métamorphoses et des déplacements du protagoniste : chez un ami, hôtel impersonnel, salon maternel, bar… Ces marqueurs sont les traces du voyage que constitue la quête pour enterrer le poisson. Des traces qui existent peut-être pour de vrai, mais qu’on ne voit que projeté sur le bocal d’un esprit qui tourne en rond.

Enfin vient le texte. Sur scène, Robert Bouvier est déroutant. D’abord insupportable, rythmant ses phrases presque comme un chant, une incantation. Ça monte et ça descend. La voix part des graves, éclate dans les aigus, reprend un timbre normal. Au début, on se demande comment supporter ça – et puis on y prend goût, on l’apprécie, cette petite musique de l’esprit, cette mélodie intérieure qui va et qui vient, qui ne s’arrête pas, qui entrecoupe les phrases à des moments inattendus et dit des choses décousues parce que le je se construit dans une mélodie sans cesse en mouvement, par des saccades qui toutes racontent le même, font et défont et refont encore le je qui.

Et soudain plus rien.

Ne pas lutter contre les phrases qui se déconstruisent, contre celles qui n’ont ni début ni milieu ni fin. Ne pas. Juste se laisser porter pour entrer dans l’abyme d’une voix bâtissant un réel demeuré à l’extérieur de l’esprit, au fur et à mesure que l’esprit se projette au-dedans de lui-même. Parce que Le Poisson combattant, s’il raconte la quête d’un homme se raccrochant aux miettes d’une vie perdue, est avant tout une mise en abyme de cette construction qui n’appartient qu’à l’esprit : où s’arrête la réalité, ou commencent les fantasmes ? Quelle est cette voix qui parle – et d’où parle-t-elle, d’ailleurs, de quel temps, de quel lieu ? Dans l’aquarium, tout peut se jouer et se défaire en un instant… comme des draps blancs qui tombent, révélant soudain l’ossature du théâtre où on joue sa vie – dans tous les sens du terme. « Tous les enfants font ça / les enfants jouent leur vie. Excusez-moi si j’ai joué. Tout ça n’était qu’une fiction / une fable / un mensonge. » (p. 37) On ne vendra pas la mèche ; on ne parlera pas du dénouement, mais devant cette voix, on ne sait pas pourquoi, on pense à Nathalie Sarraute et ses focalisations floues, ou à la petite musique de Céline qui ne s’arrête jamais. Dans le texte dit sur scène, on retrouve la ponctuation qu’on découvrira plus tard, une fois le livre dans les mains : les grandes coupes, les traits qui hache les phrases et leur donne une pulsation plus organique – l’esprit qui parle parle parle. Parle. Et Robert Bouvier s’y entend pour y plonger lentement, comme un poisson regagne le fond de son bocal, d’abord par la voix – puis par les gestes et les postures, lorsqu’il semble tour à tour être en lente apesanteur ou dans une frénésie fébrile. Un corps qui contient en lui tous les autres corps. Aucun doute : ces mots, que Fabrice Melquiot a écrit en pensant à lui, lui colle à la peau. Comme les écailles sur le dos d’un poisson combattant.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Poisson combattant de Fabrice Melquiot, du 22 au 27 mai 2018 à la Comédie

Mise en scène : Fabrice Melchiot

Avec Robert Bouvier

www.comedie.ch

Photo : ©Cosimo Terlizzi

[1] Fabrice Melquiot, Le Poisson combattant, Paris, L’Arche, p. 9. Toutes les citations renverront à cette édition.

[2] Extrait du fascicule distribué à la Comédie.