Les 14 et 15 octobre derniers, le POCHE/GVE accueillait le forum « diversité » et « minorité » sur les plateaux de théâtre. Voici un compte rendu de la première table ronde, état des lieux.

Avant de commencer la table ronde état des lieux du samedi 15 octobre, le forum s’est ouvert avec une présentation de Guillaume Poix et Mathieu Bertholet, respectivement auteur de la pièce Waste et directeur du théâtre le POCHE/GVE. Ce préambule a donné les constats et questionnements qui ont mené à la création du forum. En effet, Waste devait avoir trois personnages noirs et il a été difficile de trouver trois acteurs en Suisse pouvant jouer les rôles. C’est pourquoi, il y a un acteur suisse, un français et un belge. S’en est suivie une réflexion sur la présence des minorités raciales dans le théâtre. Plus la discussion avançait, plus il semblait nécessaire, pour le POCHE/GVE et le théâtre suisse en général, de créer un espace où ces questions pouvaient être abordées. C’est ainsi qu’est venue l’idée du forum « diversité » et « minorité » sur les plateaux de théâtre.

Suite à cette présentation, ce fut au tour du sociologue Sandro Cattacin de prendre la parole. Ce dernier a retracé l’histoire de la construction fictive de l’identité. Depuis les chrétiens de la Rome antique jusqu’à aujourd’hui en passant par la Réforme et le colonialisme, Sandro a montré comment la différence est devenue un problème à travers diverses époques. Ainsi, c’est la manière dont la société traite une différence qui mènerait (ou pas) à un problème de visibilité. La question est alors comment construire une société dans laquelle une différence n’est pas synonyme de discrimination.

Après cette brève mise en contexte, Penda Diouf, Kayije Kagame, Noémi Michel, Patrick Mohr, Boubacar Sam et Cathy Sarr ont rejoint les devants de la scène afin de réellement entrer dans le vif du sujet. La table ronde a duré une heure, environ. Une heure pendant laquelle les intervenants ont fait part de leur expérience et ont ainsi soulevé d’importantes questions concernant cette « diversité » au théâtre. Il est nécessaire de soulever que chacun, à un moment ou un autre, a exprimé sa gratitude envers le POCHE/GVE d’oser enfin parler de ce sujet. Très vite, un fil conducteur s’est dessiné dans la conversation : le problème n’est pas l’auteur d’un texte, mais le metteur en scène qui n’engage pas d’acteur de couleur. Boubacar Samb a été le premier à introduire la responsabilité du metteur en scène et cette question est restée très présente jusqu’à la fin. Patrick Mohr, metteur en scène, s’est empressé d’acquiescer et a insisté sur le fait que la couleur de peau d’un acteur ne devrait pas rentrer en compte lors d’un casting, à part si celle-ci est fondamentale à la narration. Kayije Kagame et Cathy Sarr, actrices, ont toutes deux vécu des situations où un rôle ne leur a pas été donné à cause de leur couleur de peau. Elles ont décrit l’expérience comme étant mises dans des cases et ne pouvant en sortir : elles sont noires, alors elles ne joueront que des rôles d’Africaine. Il en est donc ressorti que les metteurs en scène et autres travailleurs du théâtre n’osaient pas aller plus loin ; n’osaient pas penser différemment et donner le rôle de Juliette, par exemple, a une actrice noire. Pourtant, comme Penda Diouf l’a relevé, aux acteurs blancs sont donnés tous types de rôle qui ne correspondent pas forcément à leur couleur de peau ou origine et personne ne dit rien. Pourquoi peuvent-ils tout jouer, mais les acteurs noirs doivent rester dans leur catégorie ?

Penda Diouf étant française, il y a eu une confrontation entre l’expérience faite en Suisse et celle en France. En ouvrant le débat, Boubacar Samb a commencé par dire que, pour lui, la visibilité des minorités au théâtre était d’abord un problème de société avant d’être un problème de couleur. Pour Penda Diouf, le problème en France est non seulement social mais aussi racial. Dans le contexte français, il est primordial de ne pas oublier le mot « race », notamment à cause du colonialisme français qui laisse des traces encore aujourd’hui dans la société. La fin de la table ronde a insisté sur la dimension de race. Noémi Michel a révélé que le terme minorité était problématique ; elle préférait parler d’« individu marqué par une différence raciale ». De plus, il fallait toujours garder en tête que le regard sur le corps est très important pour un acteur et que ce regard est structuré par une histoire coloniale et un imaginaire.

De cette première table ronde, nous aurons donc retenu qu’il y a effectivement un problème de visibilité des « minorités ». Ce n’est pas par manque d’artistes, mais plutôt par un manque d’opportunité. Peu de metteurs en scène donnent une chance aux acteurs de couleur de sortir de leur catégorie – comme l’a si bien dit Penda Diouf – et pourtant ils sont là et prêts à tout pour prouver au public qu’ils valent tout autant qu’un autre acteur.

Catherine Rohrbach

Photos : © POCHE/GVE