La Lettre au père de Kafka sera jouée jusqu’au 11 décembre prochain à la Comédie de Genève. Un beau moment, émouvant, qui nous rappelle que ceux qu’on aime passent avant tout.

L’écriture de la Lettre au père suit le refus de ce dernier de voir son fils épouser Julie Wohryzek. L’humiliation est énorme pour Franz Kafka, alors âgé de 36 ans. Dans sa lettre adressée à Hermann, son père, il lui rappelle, parfois de manière violente, l’incompréhension mutuelle existant entre eux depuis la petite enfance jusqu’à ces fiançailles ratées. Un texte redoutable, sous forme de procès imaginaire et univoque, qui ne sera jamais remis au père. Franz Kafka mourra quatre ans plus tard de tuberculose. Hermann, lui, survivra. Loin de la fiction, c’est un texte extrêmement personnel qu’a choisi de mettre en scène Daniel Wolf à la Comédie de Genève.

Deux comédiens prennent donc place sur scène : le fils (Jean-Aloïs Belbachir) et le père (Dominique Catton). Certains objecteront peut-être que la présence du père crée une distance entre le fils et le spectateur, qui, de la même manière que le lecteur, est censé être le seul destinataire présent de la lettre. Il n’en est rien. On est forcément gêné, en un certain sens, de lire ou d’entendre un texte aussi personnel, qui ne regarde que les deux protagonistes. Aussi, la présence du père permet cette distance nécessaire à l’intimité. Le spectateur joue véritablement le rôle qui lui incombe : celui de regarder sans faire partie de la pièce. Le texte, dès lors, s’adresse au père, physiquement présent à côté du fils, dans une temporalité qui semble toutefois, au début, autre. Alors que le fils parle, le père semble ne pas écouter, endormi dans son lit, puis en train de faire sa toilette, comme si sa vie quotidienne n’était pas dérangée le moins du monde par les propos entendus. Mais, plus le temps passe, plus le texte résonne et atteint le cœur du père qui, petit à petit, semble plus proche de son fils. Ils sont alors dans la même pièce, au même moment, dans une proximité qui n’aura jamais été si grande. Le fils, assis d’un côté sur un banc, l’émotion montant. Le père, à l’autre bout de la pièce, dans son fauteuil, qui reste sans voix, abasourdi sous le poids des mots qu’il entend… jusqu’à la fin.
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À l’origine, la fin est écrite par Kafka lui-même, qui imagine, sur environ deux pages, ce que pourrait lui répondre son père. Dans la mise en scène de Daniel Wolf, c’est le père lui-même qui prononce ces mots. Cela modifie le sens de cette fin. Les propos sont assumés par le père, qui répond à son fils qu’il n’est pas aussi coupable que ce dernier semble le penser. Le procès n’est alors plus univoque. La réponse est cinglante, forte. Les reproches faits par le père sont presque les mêmes que ceux du fils. La frontière entre innocence et culpabilité n’est dès lors plus aussi franche. Tel père, tel fils, pourrait-on dire…

Ce texte bouleversant arrive à point nommé dans un contexte actuel difficile, entre évolution politique mondiale tendue, en raison des changements que l’on connaît tous, situation économique et sociale en pleine mutation… Le texte de Kafka vient nous rappeler, à sa manière, que c’est le moment de rester soudé, qu’il n’y a rien de plus important que la famille et les gens auxquels on tient, qu’ils sont notre seule constante. L’attitude des deux comédiens au moment du salut, la complicité qu’ils dégagent, au-delà de la fatigue évidente de Jean-Aloïs Belbachir – après une telle performance, cela n’étonnera personne – est particulièrement équivoque. Ils sont émus, touchés par le texte qu’ils viennent de déballer et la performance qu’ils ont offerte au public, une performance pleine de sensibilité et d’émotions, dans le texte le plus personnel de Kafka, dont il aura toute sa vie tiré sa force d’écriture.
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Alors, pour ce moment, merci, merci Daniel Wolf pour cette belle mise en scène, merci Jean-Aloïs Belbachir et Dominique Catton pour ce moment touchant, et merci à la Comédie de Genève de permettre la production d’une telle pièce, qui nous rappelle que le théâtre, c’est avant tout de l’émotion, qui permet de faire passer certains messages.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Lettre au père, de Franz Kafka, du 22 novembre au 12 décembre 2016 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Daniel Wolf

Avec Jean-Aloïs Belbachir et Dominique Catton

http://comedie.ch/lettre-au-pere

Photos : © Carole Parodi