Frères ennemis : les mots frappent comme la belle mort ou le rire triste. Pourtant, ils trouvent un bon écho dans le public, qui, captif de la loi de la binarité, sait que l’ombre se déploie et rampera toujours sous la lumière heureuse des familles. Le TKM présente la fureur de deux frères contraints de se partager le pouvoir dans la ville grecque de Thèbes, du 16 au 28 janvier 2018.

Dans l’air méphitique et lourd de Thèbes, Polynice et Etéocle ne peuvent déjouer le mauvais sort qui plane sur le trône. Les deux sont porteurs du sang d’Œdipe et témoignent, du fait de leur simple existence, le parricide commis par leur père. Jocaste, l’épouse d’Œdipe, veille au partage du pouvoir entre ses deux fils, tandis qu’Antigone, leur sœur, est tourmentée et fulmine face à la rage qui semble être désormais l’unique lien tendu entre ses frères. « C’est leur ordre, celui qu’elle n’accepte pas, qu’elle n’acceptera jamais. »[1] Henry Bauchau, dans Antigone, soulevait déjà le poids de la destinée macabre des Labdacides. Malheureusement, la loi morale, celle qui nous pousse à prêter son oreille et son aide à son frère, ne peut rien contre les lois de l’oracle et de l’instinct belliqueux. Dans cette constellation familiale, chaque moment de partage fait prospérer le courroux.

Le metteur en scène Cédric Dorier explore d’ailleurs les différentes significations du partage, partes agere. Au sens théâtral d’abord, partager, revient à apporter son concours à une pièce de théâtre, en y menant sa part. C’est donc une affaire de voix et de présence qui ne peut échapper au spectateur. Jocaste et Polynice ne répondent pas de la même voix, ils hurlent, tentent d’écraser, par la force de leurs cordes vocales, la parole de l’autre. Si celle-ci vient à faiblir, c’est le muscle ou la souveraineté sensuelle qui reprennent le flambeau.

Le partage recouvre aussi une notion géographique, celle de quitter un lieu, de s’en éloigner, ce à quoi les deux frères ne peuvent se résoudre. Il suffirait pourtant simplement de céder pour un an le titre royal et de retirer son armée. Il suffirait pourtant simplement de céder un morceau de terre, d’accepter la charge d’un autre royaume ou de redessiner une frontière. Cette faculté ne semble toutefois pas faire partie du panel des capacités humaines.

Cédric Dorier déplace le conflit fraternel dans un monde familier aux spectateurs. De l’alcool, des portes qui claquent et des aliments crachés par la haine de l’autre composent le monde des deux frères. Ces éléments n’ont, en réalité, pas d’attache temporelle et se déplacent sur le fil du conflit au travers des siècles. La touche moderne se dénote lorsqu’on entend un répondeur téléphonique annoncer l’arrivée des guerriers, les vains pourparlers et la mort de Polynice et que l’on réalise que le sol ensablé va de pair avec une tapisserie beige, assez vintage finalement ! Le tout baigne dans une ambiance ocre, fade, dans laquelle le rouge du sang et les yeux noir de colère ressortent d’autant plus. On sent que le rythme de la pièce est maîtrisé, les longs moments de silence ou les litanies de Jocaste sont brisés par les allées et venues des guerriers, les soupirements d’Antigone ou les joutes physiques et verbales des deux frères.

Dans cette modernité, les alexandrins heurtent de prime abord, ils nous confinent dans un discours haineux que l’on aimerait entendre défiler rapidement, et puis se transforment peu à peu en une parole qui claque. Les comédiens sont des virtuoses du verbe et nous font oublier la lourdeur solennelle de l’alexandrin. On se rappelle du film de Roméo et Juliette de Luhrmann en 1996, redonnant vie au texte de Shakespeare.

La binarité occupe une place importante dans la mise en scène qui se doit de donner de la légèreté et du mouvement à l’intrigue de Racine. Elle oscille entre l’ombre et la lumière éclatante, le silence absolu d’une mort imminente et les cris des deux puissants, les déclarations de haine et les étreintes.

Bientôt, le mythe des frères thébains est supplanté par le mythe moderne du catch, si l’on suit l’analyse des mythologies de Barthes.

Ce faisant, l’on remarque que plusieurs lectures traversent la pièce en filigrane, qui pourraient être, d’ailleurs, plus marquées. Est-ce un pur drame familial opposant deux frères et mettant en attente un oncle avide de pouvoir, comme cela pourrait être le cas de nombreux ménages lors de réunions familiales ? Frères ennemis est également une pièce qui interroge nos valeurs, ce à quoi l’humain aspire. Le besoin de reconnaissance se dessine sous les traits de l’affrontement. Aussi, la réaction de Créon, nous laisse pantois : il semble, contre toutes attentes, rejeter le pouvoir lorsqu’il reçoit le sceptre. Le suicide d’Antigone fait disparaître la seule personne pour qui régner sur Thèbes semblait avoir encore de l’importance à ses yeux. Polynice et Etéocle ne souhaitent-ils pas également avant tout exposer l’excellence de leur être à leur famille et ce, finalement, en ignorant l’adulation du peuple thébain ? Une interprétation politique s’ouvre enfin et l’on se demande pourquoi sacrifier la raison d’Etat pour son ego et ne pas faire taire ses ambitions personnelles en faveur de l’unité d’un peuple et/ou d’une famille. En bref, comment empêcher sa propre destruction ou celle de ses proches, même lorsque le destin s’en mêle.

Infos pratiques

 Frères ennemis (la Thébaïde) de Racine du 16 au 28 janvier au Théâtre Kléber-Méleau.

Mise en scène : Cédric Dorier

par la Compagnie Les Célébrants

Avec Carmen Ferlan (Jocaste), Sandrine Girard (Olympe), Denis Lavalou (Créon), Jean-François Michelet (Hémon), Claire Nicolas (Antigone), Christian Robert-Charrue (Attale), Raphaël Vachoux (Étéocle) et Richard Vogelsberger (Polynice)

http://www.tkm.ch/representation/freres-ennemis-la-thebaide/

Photos : ©Alan Humerose

[1] Bauchau, Henry : Œdipe sur la route. Arles 2008 [1992], p. 15.