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Au cours de la systématique rentrée littéraire, les puristes trépignent d’impatience à l’idée de découvrir les nouveaux crus. Pour les maisons d’édition, il s’agit surtout d’un événement stratégique : derrière l’apparente bonhomie du monde littéraire se cachent des empires financiers insoupçonnés.

C’est devenu une habitude : chaque année, entre fin août et début octobre, les diverses maisons d’édition du monde francophone font paraître de nombreux ouvrages qui émanent tant d’écrivains aguerris que de novices ayant fait le pas de la publication. En cette rentrée 2015, 589 romans en langue française ou traduits en français ont fait leur apparition sur le marché[1]. Bien que la publication massive durant ces mois soulève des interrogations quant à la visibilité que peut avoir une œuvre, cette stratégie de marketing n’est pas infondée. En effet, de nombreux prix littéraires prestigieux, dont le Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis entre autres, sont décernés durant le mois de novembre tous les ans. Dès lors, les maisons d’édition font de ces prix leur priorité absolue puisqu’ils sont de véritables propulseurs de ventes, les lauréats pouvant espérer écouler des centaines de milliers d’ouvrages. A titre d’exemple, un vainqueur du Goncourt vend en moyenne 400’000 exemplaires[2]. Dès la rentrée, les écrivains s’adonnent à des marathons médiatiques organisés par les éditeurs : interview à la radio, dans les quotidiens, sur les plateaux télévisés, conférences dans divers salons littéraires. Une présence dans les médias qui a pour but de vendre l’œuvre et promouvoir la maison d’édition, au détriment parfois d’une confrontation critique du texte en lui-même.
Sur le marché, plusieurs groupes d’édition se font férocement concurrence. Parmi eux, il y a le groupe Hachette Livre, numéro un sur le marché français et troisième au niveau mondial. Créé en 1826 par Louis Hachette, ce groupe, l’un des plus anciens groupes d’édition au monde et père du concept de bibliothèque de gare (devenue Relay depuis), a, au fil des années, racheté des maisons d’édition aussi variées que prestigieuses : Larousse, Armand Colin, Grasset, Fayard. En 1980, Hachette Livre est racheté par l’entreprise Lagardère SCA, spécialisée dans le duty-free, distribution, presse écrite, audiovisuel, publicité, sport et divertissement. Lagardère SCA emploie 23’000 employés et son chiffre d’affaire s’élève à 7,1 milliards[3] d’euros.

Aujourd’hui, Hachette Livre est une des premières entreprises culturelles de France avec un chiffre d’affaire de 2 milliards d’euros. 44% du chiffre d’affaire est réalisé au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (respectivement 22%) et 35% en France. Sans surprise, la littérature générale (romans, essais, polars) représente 40% du chiffre d’affaire[4]. Selon Arnaud Nourri, président de Hachette Livre, la moitié des revenus provient des nouveautés. Ainsi, Hachette Livre apparaît comme une société dont le but est le profit, fonctionnant comme n’importe quelle autre entreprise. Elle sélectionne les écrivains et auteurs au potentiel de vente le plus élevé, selon les mêmes critères que n’importe quel autre bien de consommation. Le produit doit atteindre un public susceptible de consommer : il se doit d’être accrocheur, innovant, élégant. Diverses gammes existent, entre les livres pour enfants, les thrillers policiers ou les essais philosophiques, le groupe d’édition ratisse large dans le but de satisfaire une clientèle hétérogène.

Quels sont ses arguments de vente ? Comment le groupe d’édition fait-il pour tirer son épingle du jeu alors que les jeunes lisent de moins en moins ? Lorsqu’on consulte le site internet d’Hachette Livre, l’œil est directement séduit par une volonté affirmée de finesse, de distinction et d’élégance. En effet, tout est parfaitement épuré, sobre, sans fioritures, rendant ses lettres de noblesse à la littérature. A ce titre, le groupe d’édition s’enorgueillit de tous les grands auteurs ayant été édité sous sa direction : Flaubert, la Comtesse de Ségur, Darwin, Larousse, De Brunhoff, Radiguet, Salinger, Stephenie Meyer, entre autres. Par ce biais, Hachette Livre se positionne comme l’éditeur des « grands », celui qui décèle les auteurs à la plume éternelle, fabriquant ainsi une image séduisante et vendeuse qui plaît aux femmes de plus de 45 ans, grandes lectrices et principales cibles du marché. Avec ces succès au fil des années, le groupe s’affirme dépositaire d’une tradition, d’un héritage littéraire emblématique qui a marqué l’histoire des idées et dont il se doit de perpétuer l’essence. Erigé en rempart de la déliquescence de la culture, Hachette Livre réussit, grâce à cette stratégie du prestige, à être une entreprise qui vend et qui de surcroît atteint un taux de rentabilité de 10%, toujours selon son directeur.

Cette exploitation libérale du monde littéraire peut toutefois soulever quelques questions qui sont loin d’être anodines. Motivées par la rentabilité et le profit, les maisons d’édition vont promouvoir ce qui est susceptible d’atteindre le public le plus large, peu importe le thème abordé dans les ouvrages. Ceci peut avoir comme effet une uniformisation de l’offre littéraire orientée vers les sujets bankable du moment, au détriment d’une contribution idéelle variée. Chaque éditeur cherche un best-seller, et cela peu importe finalement dans quel courant ou style il s’inscrit. Dans ce contexte, il est très difficile pour un auteur débutant voulant partager ses expériences littéraires de se faire une place sur le marché, les maisons d’édition préférant les auteurs confirmés qui sont des valeurs sûres et rentables. Le lecteur peut ainsi avoir une impression de redondance, de trouver toujours les mêmes auteurs sur les étagères, ceux qui ont un potentiel commercial supérieur. En dernier lieu, le fait que certaines maisons d’édition, dont Hachette Livre, soient possédées par de grands groupes cotés en bourse introduit une notion de pouvoir dans le monde culturel. En effet, ces groupes ne financeront jamais une œuvre nuisant d’une quelconque manière à leurs intérêts économiques, fût-elle un joyau de littérature. Ces entreprises ont le pouvoir de décider ce qui circule dans la majorité du marché littéraire. Les intérêts passent avant tout, et l’œuvre doit cadrer avec ces derniers, sous peine de ne pas même pouvoir exister.

Nier que la culture et plus particulièrement le monde littéraire sont parties intégrantes d’un marché libéral et globalisé serait d’une grande candeur. L’offre, la demande, la recherche de profit sont autant de réalités qui dictent le quotidien des maisons d’éditions qui, sous la pression des marchés, doivent agir comme toute autre entreprise, c’est-à-dire anticiper, imaginer, créer, innover. Avec l’avènement du numérique dans nos sociétés, les clivages sont saillants. D’un côté, certains groupes d’édition parient de plus en plus sur les livres électroniques, qui pèsent déjà 35% du marché anglo-saxon. D’un autre côté, ces innovations ont du mal à toucher le public francophone, où ces livres ne représentent que 5 à 7% du marché[5]. Quoi qu’il en soit, ces problématiques de marchandisation de la culture montrent avec clairvoyance qu’en dépit de l’image noble, intellectuelle et déconnectée de toute futilité que véhicule la littérature, cette dernière n’est pas la forteresse inexpugnable qu’elle prétend être. Désormais, la littérature est devenue un business comme un autre.

Yves Pinto Felix


[1] Le Temps, 15 août 2015, http://www.letemps.ch/Page/Uuid/108e52c2-42aa-11e5-9e52-f184256dd392/La_rentr%C3%A9e_litt%C3%A9raire_en_dix_questions.

[2] Ibid.

[3] Rapport annuel de Lagardère SCA, 2014, http://www.lagardere.com/rapport_annuel_2014/.

[4] Tous ces chiffres proviennent du site du groupe d’édition : http://www.hachette.com/.

[5] Le Parisien, 14 septembre 2015, http://www.leparisien.fr/economie/business/a-terme-15-des-ventes-de-litterature-seront-numeriques-14-09-2015-5090053.php.