28 ans après sa première représentation, le metteur en scène, Matthias Langhoff reprend une nouvelle fois La Mission, écrite par le dramaturge allemand Heiner Müller. En tournée en Suisse et en France, elle est de passage au Théâtre de Saint-Gervais jusqu’au 5 novembre.

La Mission, c’est l’histoire de trois Citoyens du Directoire, trois révolutionnaires qui, durant la Révolution Française, sont envoyés en Jamaïque pour abolir l’esclavage et libérer cette île des Caraïbes du joug de l’oppression. Les trois hommes représentent tour à tour différentes factions révolutionnaires et classes sociales. Il y a Sasportas, l’ancien esclave noir, Galloudec, le rebelle paysan, et Debuisson, l’aristocrate révolté. Ces trois hommes, prêts à tout pour leur idéal de révolution et de liberté, égalité, fraternité, finissent par déchanter. Peu après leur arrivée, le Général Napoléon se sacre Empereur Bonaparte et la Révolution se termine, laissant les trois hommes sans mission, ni but. Faut-il continuer ou repartir ? Le sang de la révolution doit-il couler à nouveau, ou doit-il être laissé à brunir sur la grève ? La situation pour nos trois protagonistes ne fera donc que péricliter et leurs choix opposés les amèneront chacun à des échafauds différents. La Mission est ainsi le discours d’une révolution avortée et sanglante, où l’un sera pendu, un autre mourra de la gangrène, et un autre encore se fera Judas devant l’Éternel.

Cette fois-ci sous-titrée Souvenir d’une révolution, La Mission mêle le texte épique d’Heiner Müller aux accents chantants d’une troupe bolivienne venue de Santa Cruz. La pièce se joue en espagnol surtitré en français dans cette petite salle au sous-sol du Théâtre de Saint-Gervais. La scène est oblique, vaste carénage de bois représentant à la fois la mer et le bateau sur lequel les trois révolutionnaires ont navigué jusqu’en Jamaïque. Mais c’est également une chambrette dans les faubourgs de Paris, un village bolivien et une boîte de nuit. En effet, ce décor changeant s’arc-boute et se contorsionne sans cesse pour laisser aux onze comédiens tout loisir d’errer en arrière- ou en avant-plan. En bas à gauche, une femme fait la cuisine dans une grande marmite, derrière des villageois s’affairent, tandis qu’en milieu de scène nos trois hommes récitent leur couverture et se créent les masques qui les auraient peut-être aidés dans leur mission, ne fut-elle pas étouffée dans l’œuf. À tout cela s’ajoute une toile sur laquelle au fil de la pièce divers clips vidéo font référence à différentes révolutions, reprennent certains passages de la pièce, ou nous projettent dans les banlieues de Santa Cruz.

Et c’est là où les problèmes commencent. Dès le début, l’on se retrouve piégé dans un enchevêtrement de répétitions matraquées inlassablement, certains passages se verront scandés jusqu’à quatre fois. D’abord par une personne, puis par une autre, puis sur l’écran, et enfin par toute une chorale descendant des gradins. Une cacophonie qui se rajoute à toutes les scénettes mises en scène simultanément et se faisant concurrence pour l’attention d’un public qui, lui, se retrouve souvent complètement perdu. Pendant une grande partie de la pièce, l’on assiste médusé à ces entrelacs de représentations qui mêlent différentes répliques d’une demi-douzaine de comédiens en même temps (dont il faut les surtitres, si l’on ne parle pas la langue de Cervantès), vidéos projetées (dotées de leurs propres sous-titres !), voix off, et autres mouvements des acteurs sur la scène. C’est le chaos ; un désordre qui, s’il est certes bien chorégraphié, n’apporte au final que du bruit ; une cacophonie incessante d’images et de sons entremêlés, obscurcissant un texte qui, lui, est portant des plus clairs et puissants.

Mais le désordre n’est pas seulement à retrouver du côté de la scène en tant que telle, mais également dans le martèlement des discours et représentations qui n’en finissent de complexifier un texte qui ne semble nullement en avoir besoin. À la Révolution Française, la mise en scène rajoute la vie bolivienne et sa propre révolution, mais aussi celle de la Commune de Paris, et aux migrants installés à Paris, Arrêt Stalingrad, lui-même référence à une autre révolution. Et tout ça projeté sur la toile alors même que les acteurs s’affairent et s’époumonent sur scène. L’on assiste ainsi à un véritable déluge référentiel, à une logorrhée scénique qui ne fait que confondre le public. La pièce prend même le temps de faire référence à sa propre production en projetant des images de ses répétitions en Bolivie. Tout s’emmêle en surimpression pour laisser une impression de trop plein. L’on ne sait où donner de la tête, d’autant que la majorité de ses références semblent gratuites et forcées.

Et c’est fort dommage car les performances elles-mêmes des acteurs sont excellentes, emplis de talent et de force ; mais elles se perdent dans ce brouhaha constant. Les moments où la pièce brillent sont au final les plus calmes, quand enfin par moments la mise en scène laisse loisir aux comédiens et au texte de respirer. Là, on retrouve tout le lyrisme épique et révolutionnaire de Heiner Muller, toute la poigne d’un discours qui révèle les conséquences brutales et pourtant si nécessaires de la révolution, qu’elle soit française, bolivienne, communarde, ou, tout simplement, humaine. Là, les comédiens montrent ce dont ils sont capables, loin des interruptions forcées, des rajouts inutiles et obscurs, dans toute la simplicité dont le texte se suffisant presque à lui-même a besoin.

Voilà La Mission, une pièce où le metteur-en-scène, certes maître de son art, certainement talentueux, et évidemment érudit, semble s’être embourbé dans tous ces discours croisés qui, finalement, apportent peu et embrouillent beaucoup, étouffant — et même, parfois, moquant — texte et comédiens. Ite Mission est.

Infos pratiques :

La Mission, de Heiner Müller, du 1 au 5 novembre 2017 au Théâtre de Saint-Gervais

Mise en scène : Matthias Langhoff

Avec Javier Amblo, Susy Arduz Rojas, Fernando Azoge, Selma Baldiviezo Cassis, Alana Delgadillo, Jessie Gutierrez, Óscar Leaño, Antonio Peredo Gonzales, Marcela Mendez, Marcelo Sosa et Gabriela Tapia

http://www.saintgervais.ch/programme/detail/la-mission

Photo : © Colin Dunlop