Lorsque nous sommes attaqués ou lorsque nous partons en guerre, la musique peut nous apporter du réconfort ou de l’énergie. Elle peut aussi nous permettre d’imaginer un monde meilleur. L’utopie en musique.

La musique a depuis longtemps entretenu des liens étroits avec la paix comme avec la guerre. Elle permet de se rassembler autour d’un idéal, de donner du courage aux combattants, de convaincre des gens à rallier une cause, de fêter une victoire, de fêter la paix. Aujourd’hui, cette utilisation de la musique est toujours aussi populaire, écoutez nos hymnes, le plus représentatif étant probablement La Marseillaise, un chant guerrier, il faut repousser ces armées qui cherchent à écraser la Révolution ! À l’école française, dès l’école primaire les enfants apprennent « Le chant des partisans », chant des résistants de la Seconde Guerre Mondiale :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne,

Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes… »

(Joseph Kessel/Maurice Druon)

https://www.youtube.com/watch?v=l0NeD6Cr09E

Maintenant le petit Français en est persuadé maintenant, le nazi, le boche est un méchant, mais il ne connaît pas encore l’étendue de la barbarie du totalitarisme, il la découvrira plus tard. La France n’est bien sûr pas le seul pays à connaître des chants aussi symboliques, l’Italie et ses partisans contre les nazis et les fascistes chantent « Bella Ciao », un chant pour la liberté qu’ils comptent bien retrouver et faire connaître le prix de sang et des larmes quitte à en payer eux-mêmes le prix:

« E quest’è il fiore del partigiano

O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao

Quest’è il fiore del partigiano

Morto per la libertà. »

(Traditionel)

« Et c’est la fleur du partisan

O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao

C’est la fleur du partisan

Mort pour la liberté. »

Je me souviens du 11 janvier 2015, devant la télévision avec ma famille, voir Christophe Alévêque chanter en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, et moi, dont les paroles revenaient vaguement de mes cours de musique du collège (le cycle pour ceux qui ont étudié à Genève), le reprenant avec ma famille. Ces chants sont capables de vous redonner de la force, de l’énergie pour vous lever contre ce qui vous dégoute et cette soirée en a été un excellent exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=YulNK8djaiw

Dans les plus beaux jours comme dans la nuit la plus noire, la musique peut nous donner la force de combattre, de lutter pour un idéal que nous voulons défendre à tout prix. Elle nous permet d’imaginer un avenir meilleur, de rêver à un monde plus beau, plus en accord avec notre vision. Un hymne de ce type s’est répandu ainsi dans le monde au cours du XXe siècle, l’Internationale. L’idéal communiste d’un monde uni, l’internationalisme à construire pour la liberté des peuples que cette idéologie défend se retrouve dans les paroles, l’État corrompu, le capital exploiteur mais surtout l’union des ouvriers, des paysans du monde entier pour construire un nouveau monde. Ironique de voir que les pays qui ont adhéré à cet idéal sont finalement ceux qui l’ont le plus trahi, aucune de ces nations n’ayant su appliquer la dictature du prolétariat, ni la suite…

Mais la chanson la plus représentative de cette volonté du lutter et d’obtenir un monde meilleur avec la musique comme arme et la poésie comme munition date, à mon avis, du mouvement des Droits Civiques : « A Change Is Gonna Come » de Sam Cooke. Ce morceau est probablement le plus connu du soulman américain, publié en décembre 1964, il devient rapidement l’hymne du mouvement pour l’égalité des droits entre les Américains, quelle que soit leur couleur de peau. Les paroles ne montrent pas les incohérences des États-Unis comme le fait la chanson « Hexagone » de Renaud pour la France. Sam Cooke ne dénonce pas explicitement la situation mais elle est facilement compréhensible quand des Noirs sont attaqués dans le sud et qu’il chante « It’s been too hard living, but I’m afraid to die », dur de vivre dans un monde où nous pouvons être persécuté pour notre couleur de peau et où nos frères nous refusent leur aide à cause de celle-ci.

« Then I go to my brother

And I say brother help me please

But he winds up knockin’ me

Back down on my knees »

(Sam Cooke)

https://www.youtube.com/watch?v=gbO2_077ixs

Vous vous doutez que si cet article est publié cette semaine précisément, ce n’est pas par hasard. En rentrant chez moi, vendredi soir, je découvre à la télé les événements qui se sont déroulés à Paris et qui ne sont pas encore tout à fait finis, au moment où j’écris ces mots seules quelques heures sont passées depuis la fin des événements et je ne cesse de ressasser ces mots depuis. Après un premier état d’hébétement, ce sale sentiment de déjà-vu que j’ai ressenti, j’envoie des messages à ma famille et mes amis parisiens puis, comme un réflexe, les paroles d’une chanson me reviennent « Imagine all the people / Living life in peace ». Si John Lennon a toujours fait partie des musiciens pour lesquels j’ai le plus d’admiration c’est notamment grâce à cette chanson. Si parmi les couleurs, le blanc est celle de la paix ; si parmi les animaux, la colombe est l’allégorie de la paix ; en musique, « Imagine » est pour moi le morceau de la paix universelle et vue la manière dont elle a été reprise suite aux attaques, je ne suis pas le seul.

Il ne s’agit pas vraiment de sa chanson la plus inventive, la balade au piano est très belle mais les paroles et les vers ne sont pas toujours extrêmement recherchés comme le dit Philip Norman[1], do rime avec too, one avec lui-même. Le petit you-hou rappelle les cris des chansons très pop que les Beatles pouvaient écrire à leurs débuts (« She loves you yeah yeah yeah ! »). Mais le message de John Lennon est plus spirituel, il répertorie et dénonce les différentes raisons pour lesquelles les hommes se battent : le salut au paradis, le nationalisme, le fondamentalisme religieux, la cupidité et la volonté de posséder le plus possible et surtout, plus que son voisin. Dans une interview par David Sheff faite peu avant son assassinat, il explique qu’il a écrit cette chanson car « si on arrive à imaginer un monde en paix, sans différences de religions, sans histoire de mon-Dieu-est-plus-grand-que-le-tien, ce monde pourra alors devenir une réalité »[2]. John Lennon disait qu’il s’agissait d’une sorte de Manifeste du Parti Communiste[3] en précisant que le socialisme qu’il imaginait n’était pas celui de l’URSS ou de la Chine. Le morceau a largement été repris par la suite, notamment par Ray Charles, Queen, Playing For Change, Keb’ Mo’ ou Herbie Hancock et la liste continue. Cette chanson devient le symbole d’un idéal pacifique, où la guerre n’a plus sa place et l’amour règne.

https://www.youtube.com/watch?v=yRhq-yO1KN8

Bien sûr, de nombreuses chansons ont été écrites pour la paix, Wikipédia vous donne même une liste de chansons anti-guerre[4]. John Lennon, avec Yoko Ono en a écrit d’autres dont « Give Peace A Chance ». Bob Dylan a peur d’une pluie de bombes dans « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » tandis que dans « Blowin’ In The Wind », il se demande combien de temps encore, les hommes se feront la guerre, se feront souffrir entre eux et se laisseront souffrir. Les musiciens sont particulièrement prolifiques en termes de chansons pacifiques pendant la fin des années 1960 et le début des années 1970 avec le mouvement hippie, le Flower Power et le Summer of Love en 1967. Mais un évènement représente probablement le plus cette volonté de paix : le festival de Woodstock.

Ce n’est pas pour rien que le Woodstock Music & Air Fair a pour slogan « Three Days of peace and music ». Organisé à moins de 200 km de la ville de New York, le festival rassemble environ 500 000 spectateurs du 15 au 18 août alors qu’il était organisé pour 50 000 spectateurs et devait se finir le 17 août[5]. Les historiens, musicologues, anthropologues et sociologues pourraient remplir plusieurs bibliothèques sur le festival – et ils le font en partie – mais une chose me semble centrale, c’est la place qu’ils donnent à leur volonté d’un monde en paix. Au cours du festival, de nombreux morceaux joués représentent l’idéal des hippies, depuis la reprise de Jimi Hendrix de l’hymne américain « Star Spangled Banner » qui est jouée par le virtuose de façon à évoquer le son d’armes, rockets et bombes (mais il réussit mieux à évoquer la guerre dans son morceau « Machine Gun » si vous écoutez la batterie[6]), jusqu’au « With A Little Help For My Friend » repris par Joe Cocker en passant par le « Freedom » de Richie Havens. Mais si une chanson sur la paix devait être retenue lors de ce festival, il s’agirait de « I-Feel-Like-I’m-Fixin’-To-Die Rag » de Country Joe & the Fish commençant par le mythique « Give me an F ! Give me a U ! Give me a C ! Give me a K ! » et suivi d’un morceau dont les paroles sont assez claires :

« And it’s one, two, three,

What are we fighting for ?

Don’t ask me I don’t give a damn,

Next stop is Vietnam.

And it’s five, six, seven,

Open up the pearly gates.

Well there ain’t no time to wonder why.

Whoopee ! We’re all gonna die »

(Country Joe McDonald)

https://www.youtube.com/watch?v=dATyZBEeDJ4

Aujourd’hui, les projets de paix à travers la musique sont toujours présents bien sûr. Celui qui est, je crois, le plus singulier est le collectif Playing For Change, le principe est de prendre des musiciens du monde entier et de les faire jouer ensemble. Le but est de créer une communauté de musiciens autour du monde et, à travers la musique, d’apporter la paix. Le projet commence en 2002, quand Mark Johnson et Whitney Kroenke enregistrent des musiciens dans un studio mobile, le résultat est un documentaire, A Cinematic Discovery of Street Musicians. En 2005, Mark Johnson rencontre, dans les rues de Santa Monica, un musicien de rue, Roger Ridley, qui chante « Stand By Me », le morceau de Ben E. King pour dire qu’on a tous besoin d’amour et de quelqu’un pour se tenir à côté de nous.

https://www.youtube.com/watch?v=oiPzU75P9FA&list=PL5we5wdVumpqOtUzGpp27dEDnMvy0dtuA

Depuis, Mark Johnson voyage dans le monde avec une équipe, enregistrant des musiciens de rue avec parfois des musiciens professionnels : Keb’ Mo’, Keith Richards, Bono, Los Lobos, ou encore Manu Chao ont participés à ces albums. Jusqu’à aujourd’hui, le mouvement a enregistré trois albums « studios », une formation tourne dans le monde et donne des concerts qui ont donné un enregistrement live. Après le succès des premiers enregistrements, une fondation à but non-lucratif est créée, celle-ci construit des écoles de musique dans le monde entier et un des musiciens, Grandpa Elliot, a pu enregistrer un album solo. Les chansons reprises dans ces albums représentent bien l’idéal du collectif : « War/No More Trouble », deux reprises de Bob Marley sur la guerre et les discriminations ; « Better Man » de Keb’ Mo, sur la construction d’un monde meilleur ; « A Change Is Gonna Come » et « Imagine » déjà citées ; « Music Is My Ammunition » dont la première version est celle de Playing For Change et le titre reflète la pensée de la chanson, la musique comme arme contre la guerre et les inégalités ; « Down By The Riverside », un vieux gospel où le narrateur dit qu’il va déposer ses armes sur le bord de la rivière et qu’il arrêtera de faire la guerre.

https://www.youtube.com/watch?v=nQ1gHm8v3ek

Le collectif a annoncé préparer un nouvel album avec la publication sur sa chaîne YouTube[7] du morceau « Ripple » du Grateful Dead. Certain des morceaux enregistrés ne sont pas présents sur les albums publiés, parmi celles-ci, « (Sittin’ On) The Dock Of The Bay » d’Otis Redding, « Lean On Me » de Bill Withers, « Clandestino » de Manu Chao ou encore « United » dont ils enregistrent la version originale. Mais deux morceaux enregistrés sont très particuliers, « Love Is All » et « What A Wonderful World », enregistrés avec des chœurs… d’enfants ! Non seulement, ceux-ci chantent et jouent très bien mais en plus leurs sourires sont contagieux !

https://www.youtube.com/watch?v=ddLd0QRf7Vg&list=PLC122061BDC373B4B&index=19

Bien qu’ils soient peu présents dans cet article, les francophones aussi chantent pour la paix ! Si le groupe de reggae grenoblois Sinsémilia chante que « jamais une chanson ne sauvera le monde »[8], tous ne sont pas aussi défaitistes sur la question. Jean-Jacques Goldman essaie de comprendre les raisons du nazisme en se demandant si le fait d’être né en 1917 en Allemagne aurait fait de lui quelqu’un de mieux ou de pire qu’eux dans « Né en 17 à Leidenstadt »[9] enregistré avec Carole Fredericks et Michael Jones. Boris Vian chante le refus de tuer de la part d’un citoyen qui adresse une lettre au président, annonçant sa désertion face à sa convocation et disant que ceux qui déclarent la guerre peuvent bien la faire eux-mêmes dans « Le déserteur » enregistré en 1954, moins de 10 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et alors que la Guerre d’Indochine[10] n’est pas encore finie. Dans toutes les langues, des centaines de chansons sont écrites pour la paix, contre la barbarie et la violence. Et aussi idéaliste soit l’imagination de John Lennon, je fais partie de ces gens qui croient qu’un jour, on pourra vivre en paix, la violence existera sans doute toujours mais elle sera mieux gérée, mieux combattue.

« You may say I’m a dreamer

But I’m not the only one

I hope someday you’ll join us

And the world will live as one »

(John Lennon)

Noé Rouget

Crédits photo : Noé Rouget

[1] Philip Norman, John Lennon. Une vie, Paris, Robert Laffon, 2010, pp. 982-983.

[2] John Lennon, Les Beatles, Yoko Ono et moi, Générique, 1982, p. 154.

[3] http://www.rollingstone.com/music/lists/the-500-greatest-songs-of-all-time-20110407/john-lennon-imagine-20110516

[4] https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_anti-war_songs

[5] Le festival se finit en réalité le 18 août au matin par un concert de Jimi Hendrix

[6] https://www.youtube.com/watch?v=i4QNT6bnZ0Q L’enregistrement sur l’album Band Of Gypsys est de bien meilleure qualité.

[7] https://www.youtube.com/user/PlayingForChange

[8] https://www.youtube.com/watch?v=sKLkmkP4Bs8

[9] https://www.youtube.com/watch?v=L_auHQlul70

[10] Guerre opposant la France et un mouvement indépendantiste