« Un homme debout », d’après Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire

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Théâtre de la Parfumerie, 6 novembre 2013.

            En fait, j’ai débarqué là un peu par hasard.

            Dans mon agenda, il y a écrit : « 20h30 théâtre », sans chercher plus loin. Et le titre de la pièce, Un homme debout, ne me dit rien. Larguée dans une rue inconnue, dans le froid, sous la pluie, j’attends des amis que je ne trouve pas. Dotée d’un sens de l’orientation aussi développé que déplorable, je désespère d’arriver au théâtre. Enfin, une porte s’ouvre : un signe de la main ; c’est là et on m’attend. Un détour par le bar et une bière blanche plus tard, il faut se dépêcher : la pièce va commencer.

            J’entre dans un hangar – pardon, c’est le théâtre ! La Parfumerie a de quoi m’étonner – (première fois que j’y mets les pieds…) – : de longs bancs, des murs de ciment, des structures en métal qui disparaissent dans l’ombre. En contre-bas, la scène, presque comme une arène : pas de rideaux tirés ou de parquet ciré ; un vieux baril rouillé, une lumière dorée. Commence une musique aux accents exotiques… et puis soudain, le choc : une chape obscure nous broie. Privés de lumière, le public se tait. – Des tréfonds, une voix gronde, s’élève, éclate…

            Au bout du petit matin…[1]

            Premiers mots, maîtres mots : leitmotiv vibrant d’un poème bouleversant – Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Et c’est une claque féroce, un immense vacillement que je prends dans les dents : là, sur la scène de La Parfumerie, au cœur de Genève (moi, qui de la Martinique ne connais presque rien), là, sur ce sol de ciment aux faibles relents de rhum, je découvre Césaire – je le découvre vraiment. Organiques, poétiques, les phrases qui s’élèvent disent de tristes tropiques, l’île-prison d’un peuple vociférant qui n’ose pas la révolte, les routes poussiéreuses des mornes, les rues pavées d’étrons, les fêtes de Noël, et l’école, et la ville… – et le Nègre toujours, qui bientôt s’élève pour crever la scène et rejeter ses chaînes !… Ce poème, ce cri, c’est celui de Césaire ; mais il a, pour dire vrai, tout un peuple derrière lui. Et une voix unique nous le porte jusqu’ici : la voix d’un homme multiple – Cyparis. Fils putatif de Césaire, tour à tour négrillon, homme politique, amoureux, héros de l’indépendance, il symbolise à lui seul des « personnages historiques, contemporains, célèbres et anonymes »[2]. De la Martinique à l’Europe, de Paris aux Antilles, Cyparis amorce un voyage aller-retour et rend compte, sous la plume de Césaire, d’une réalité dure :

C’était un très bon nègre,

la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu’une fatalité pesait sur lui qu’on ne prend pas au collet ; qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin ; qu’un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne ; et d’être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques. […]

C’était un très bon nègre.[3]

            C’est cette fatalité, cet héritage âcre traîné par les anciens colonisés, que Césaire et « Un homme debout » veulent faire vaciller, pour secouer un joug trop longtemps imposé.

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme […]. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,

car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie

que nous n’avons rien à faire au monde

[…]

mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer[4]

Portée par la compagnie Cyparis Circus (créée en 2008), oscillant entre métissages colorés et revendications engagées, la pièce est le fruit du travail de trois hommes passionnés : Stéphane Michaud (réalisateur), Graham Broomfield (« magicien sonore »[5]) et David Valère – le monologue de Cyparis étant joué par ce dernier[6]. L’acteur est éblouissant : il virevolte sans cesse entre gravité et légèreté ; joue l’ivresse, danse ; perd son humanité, la rattrape en plein vol ; distribue sans complexe de petites piques acerbes au public médusé…

            Je suis sortie de là, l’âme en vrac, l’esprit gourd, d’avoir entendu des mots, d’avoir vu un visage, dénués d’artifices ignares, d’intellectualisme idiot ou de prétentions vaines – non, rien que des mots d’une poésie ineffable, rarement limpides mais toujours beaux. Césaire, Valère ont fait vibrer en moi une soif de l’autre, une envie de connaître, d’échanger, de renaître. Je suis sortie de là, et en sachant déjà qu’il fallait en parler : mais pas dans une critique construite et agencée[7].

Non – juste un coup du cœur à faire partager.

Magali Bossi

Crédits Photo: Christian Pfahl

« Un homme debout », d’après Cahier d’un retour au pays natal (Aimé Césaire)

Mise en scène :           Stéphane Michaud

Avec :                          David Valère

Au théâtre de la Parfumerie (7 chemin de la Gravière) jusqu’au 24 novembre 2013.

Liens :                         http://www.laparfumerie.ch

http://www.cypariscircus.com/

 

 

 

 

 

 


[1] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p. 7.

[2] Stéphane Michaud dans sa présentation « La fable d’“Un homme debout“ ». Le personnage emprunte notamment son nom à un Louis-Auguste Cyparis, un des survivants de l’éruption de la Montagne Pelée en 1902.

(http://www.cypariscircus.com/histoire.html).

[3] Aimé Césaire, op. cit., pp. 59-60.

[4] Ibid., p. 57.

[6] Je ne m’étendrai pas sur les pedigrees de chacun ; le propos n’est pas là. À savoir que la pièce a déjà été jouée en 2009, et qu’elle est ici reprise à l’occasion du centenaire Aimé Césaire. Pour satisfaire votre curiosité, je vous conseille de faire un tour sur le site de la compagnie Cyparis Circus : http://www.cypariscircus.com/.

[7] Pour un aperçu critique, v. l’article récent de Katia Berger dans la Tribune de Genève (12 novembre 2013) : http://www.cypariscircus.com/un_homme_debout.html.