Alors que la bise noire souffle sur Genève et que l’hiver est bien là, R.E.E.L. se met au chaud et plonge dans l’écriture créative. Aujourd’hui, un texte de Gabriel Leuzinger : ou quand la neige et le capital voisinent…

Il est des jours où le bourdonnement de la ville use le cœur de ses travailleurs. Qu’ils soient ouvriers, bureaucrates, du plus envié au plus modeste, tout homme a besoin de bouffées d’un air non vicié. Il lui est bénéfique au corps, comme au cœur, après des semaines à fixer les pavés en déambulant du pas lourd, mais automatique de celui qui suit toujours le même chemin sans s’apercevoir que cette boucle métro-boulot-dodo ne l’amènera nulle part, si ce n’est à sa propre perte. Les volutes de pollution encombrent les cerveaux, leur conférant des idées aussi ternes que la façade des bâtiments qui parsèment le paysage. Les impers noirs et sales entament leur ballet avant le lever du soleil et le réitèrent une fois qu’il est couché. Cette danse témoigne de la tristesse de l’existence humaine obsédée par le profit, la vénalité du monde. De temps à autres, la nature recouvre les rues d’une eau pure et solide, reflétant les rayons du soleil même aux confins des ruelles les plus sombres. Mais la civilisation reprend vite ses droits, allant jusqu’à transmettre ses épidémies aux cristaux imaginés par la nature.

Il y a plusieurs types de traitements, mais ils commencent tous par le prélèvement de la matière première, à coups de pioches ou de balais. Ensuite, on la traite pour lui enlever ses impuretés. Entendez par là qu’on lui confère une valeur humaine. Pour ce faire, on utilise toutes sortes d’outils sophistiqués, allant du polariscope à la botte sale. Vient alors le façonnage, qui conférera au cristal son prix et conditionnera sa place dans la société. Certains de ces cristaux sont taillés, jusqu’à ce que leur forme et les couleurs qu’ils reflètent soient jugées conformes à ce que le marché demande. D’autres sont entassés sur le bord des routes en tas informes et seront amenés à s’obscurcir au gré des particules fines qui se mêleront à leur structure. Ainsi soignés, les cristaux sont prêts pour l’étape finale. Pour cette dernière aussi, on distingue deux méthodes rigoureusement différentes : les premiers sont pomponnés pour être déposés, luisants, sur des présentoirs rendant grâce à leur éclat ; alors que les seconds sont jetés loin du précieux regard humain, dans des égouts courant sous les rues sales.

Cette dichotomie injuste, défiant toute logique, à part peut-être celle du profit, n’est pas remise en cause. Les cristaux de neige sont éphémères, tout comme le sont bien souvent les gains engendrés par la vente des matières plus durables, cependant la société ne s’embarrasse pas de ces futilités. Elle a choisi arbitrairement la valeur des choses. Si ses lois interdisent aujourd’hui d’acheter un être humain, ce dernier est bien souvent vendu lorsqu’il y trouve un intérêt. Ceux qui fuient la civilisation corruptrice, ceux qui en sont coupés sont jugés coupables. Taxés d’inadaptés, ils sont mal vus, mais pas indéfiniment. Ils finiront rattrapés et aliénés par les humains ou victimes de leur caractère périssable, ils nourriront la nature de leurs restes.

Ces personnes non conformes ne sont en réalité pas si divergentes du reste de leur espèce. Car tout un chacun a à cœur de s’émanciper partiellement des miasmes pestilentiels du surplus d’urbanisation. Éviter l’overdose fatale pour mieux replonger sans espoir de guérison dans la drogue sociétale. Un bon nombre de citadins émigrent temporairement vers les régions où le contexte permet aux cristaux d’eau gelée de perdurer. En altitude, préservés par le froid, une importance nouvelle leur est conférée. Les montagnes sont des bastions où la nature garde encore péniblement quelques droits. Ce qui n’empêche pas les humains de marquer les cristaux de leur empreinte, mais pas pour les valoriser en tant que tels. Ils serviront de base à un loisir consistant à glisser sur ces cristaux à l’aide de planches de bois travesties. Ici on salue l’ingéniosité humaine. On la salue sans pour autant être étonné par la désillusion qui accompagne cette découverte : ce loisir a un prix. Il est réservé aux classes les plus aisées. L’eau solidifiée a une valeur, mais une valeur humaine, c’est-à-dire mercantile. Poussée à l’extrême, cette valeur donne naissance aux compétitions. Affrontements modernes où l’humain perd son âme en lieu et place de son corps. À la recherche de record en lieu et place de destruction, l’objectif reste le même : se hisser au-dessus des autres. On appelle ça la performance. Pour atteindre la plus précieuse des victoires, on dépense ses gains dans le but de se doter des meilleurs attributs matériels. L’obtention de la victoire rapporte de grandes sommes que l’on dépensera en vue d’obtenir d’autres accessoires, développés à l’aide de coûteuses recherches, amenant une performance encore plus estimable. Le but final de ce principe ? Créer une plus-value.

La neige tombe, les humains en bénéficient, puis ils en tirent un profit. À quoi bon se plaindre du traitement réservé à la neige en ville, elle en subit un autre lui conférant le statut le plus éminent dans notre société : celui de source de revenus.

Gabriel Leuzinger