Être producteur à Hollywood n’est pas un travail facile. Il faut sans cesse trouver des idées de films capables d’attirer le public dans les salles de cinéma. Le réflexe initial consiste à chercher des scénarios originaux et novateurs, mais une histoire entièrement nouvelle n’est pas si facile à produire que cela. Premièrement, il faut que l’idée de départ soit bonne, sinon excellente. Deuxièmement, même si les conditions précédentes sont réunies, il faut réussir une campagne marketing efficace pour que le grand public entende parler du film et ait envie de le voir. Les risques financiers étant importants, Hollywood exploite régulièrement d’autres méthodes pour trouver le sujet de ces films.

La plus courante est l’adaptation – plus ou moins fidèle – d’une œuvre préexistante. Cette pratique existe depuis les origines du cinéma et peut concerner à peu près n’importe quel sujet : un livre, une bande-dessinée ou même… un personnage mythologique. Néanmoins, même en se basant sur une histoire dont le titre aguichera le chaland, il demeure un risque que la campagne marketing ne soit pas suffisamment performante pour que le film devienne un succès commercial. Les producteurs ont donc trouvé une autre solution, beaucoup plus sûre : les suites. Le public a aimé Monde en guerre ? Offrons-lui Monde en guerre 2, 3 et 4. Toutefois, là encore, quelques imperfections subsistent. En effet, en intitulant un film Monde en guerre 2, il y a un risque important que les gens n’ayant pas vu le premier opus n’aillent pas voir le deuxième. Le public cible est donc limité par le succès de l’original. De même, certains cinéphiles apprécient peu la surexploitation de licences à succès et vont donc se détourner d’une énième suite au motif que « c’est devenu trop commercial ». Heureusement, la parade face à ces deux problèmes est simple : à la place d’un simple « 2 », on ajoute un sous-titre. Ainsi, Monde en guerre 2 sera intitulé Monde en guerre : les nazis sont là, ce qui permet d’attirer à la fois les amateurs de la licence ainsi que de nouvelles personnes.

Pourtant, aucune licence n’est inépuisable. Il arrive un moment où tous les personnages principaux sont morts, ont été ressuscités, puis sont morts à nouveau. Certes, il serait possible de cesser l’exploitation de la licence et de passer à autre chose, mais ce serait passer à côté de beaucoup d’argent facile. Pour faire face à cette difficulté, il existe un mot magique : reboot. Après avoir tiré dix films d’un univers, on recommence à zéro pour raconter la même histoire, mais d’une manière différente. Cela permet de faire dix nouveaux films sans avoir besoin de se creuser la tête.

Le film dont nous allons parler aujourd’hui est à la convergence de ces trois méthodes. La Planète des singes : l’affrontement est en effet la suite du reboot d’une série de films adaptés à l’origine d’un livre éponyme[1]. Simple, n’est-ce pas ?

Avant de parler du film en lui-même, il est indispensable de résumer sommairement l’intrigue de l’opus précédent, La Planète des singes : les origines. Un chercheur tente de mettre au point un traitement pour la maladie d’Alzheimer. Il découvre un sérum dont l’efficacité est prodigieuse sur le singe : celui-ci parvient à développer de nouveaux circuits neuronaux et son intelligence est donc décuplée. Malheureusement, les expériences tournent mal ; le cobaye parvient à utiliser le sérum sur d’autres animaux de son espèce et ceux-ci s’enfuient dans la forêt au terme d’affrontements avec les forces de l’ordre. Dans le même temps, un humain est affecté par mégarde par le virus. Or, si ce dernier n’a aucun effet secondaire négatif sur les singes, il est mortel pour l’être humain et extrêmement contagieux. Vous imaginez la suite sans peine : épidémie mondiale d’une ampleur sans précédent, plusieurs milliards de morts et des émeutes qui finissent de détruire la société humaine.

Le cadre est posé. La Planète des singes : l’affrontement commence son récit après cette destruction sociale. Plus précisément, une petite communauté de survivants se regroupe à New-York et tente de s’organiser après l’épidémie. Leur stock de pétrole diminuant rapidement, ils cherchent à réactiver un vieux barrage afin de produire l’électricité dont ils ont besoin. Or, celui-ci se trouve sur le territoire qu’occupent les singes échappés dans le reboot initial. L’issue est annoncée dans le sous-titre du film : les deux groupes (singes et humains) vont s’affronter.

Le début du long-métrage n’est pas très agréable à regarder. En effet, les personnages sont extrêmement manichéens ; le spectateur a l’impression qu’il y a d’un côté les méchants humains (sauf le héros, la femme qu’il aime et son fils, bien évidemment ; eux sont gentils) et de l’autre les gentils singes qui vont être obligés de détruire les humains pour assurer leur propre défense. Heureusement, si la position des uns et des autres demeure assez monolithique, le scénario perd son manichéisme à mesure que l’intrigue progresse. En effet, les positions des différents protagonistes se justifient toutes et au terme du film, il est bien délicat de déterminer qui avait raison. S’il ne permet pas une grande réflexion métaphysique, La Planète des singes : l’affrontement permet donc au moins de s’interroger sur la violence légitime dans un tel cadre. Quand était-il justifié d’attaquer ? À quel moment n’était-il plus possible d’arriver à une solution diplomatique ? Autant de questions qui restent en suspens pour le spectateur après le générique.

Cependant, le film souffre d’un autre défaut, qui explique pourquoi j’ai choisi de faire une telle introduction : il s’agit d’un reboot. Plus précisément, beaucoup de gens ont connaissance des principes de base de cet univers de fiction. Or, cela signifie que tout le monde est conscient du résultat au terme de la série de films : les singes domineront le monde et l’humanité sera éradiquée ou presque. Dès l’instant où ces informations sont connues, les scènes d’actions du long-métrage perdent en intérêt. Celles-ci sont rythmées et performantes, bien que, comme d’habitude, les personnages principaux soient les seuls à avoir une utilité dans la progression des combats. Néanmoins, un affrontement dont on connait le vainqueur n’a pas véritablement d’intérêt. C’est pour cela que j’ai du mal avec les happy ends, que je trouve souvent trop prévisibles, mais ici c’est encore pire : avant même le début du premier film, il est possible de dire quelle sera la situation finale.

En somme, La Planète des singes : l’affrontement n’est pas un mauvais film, loin s’en faut. S’il ne propose pas une réflexion prodigieuse, il pose malgré tout quelques questions intéressantes. Toutefois, de par sa nature de reboot d’un univers très connu, il doit faire face à un ennemi dont il ne peut triompher : la connaissance du public. Pour ma part, je ne parviens pas à m’impliquer émotionnellement dans un combat dont je connais l’issue par avance et l’œuvre m’a donc souvent parue ennuyeuse, faute d’un véritable enjeu. Pour faire un parallèle, c’est comme de regarder un match de football en différé dont vous connaissez déjà le résultat. Cela peut avoir un intérêt pour les puristes, mais il manque le principal : la passion du direct et le plaisir de l’incertitude. C’est aussi ce qu’il manque à La Planète des singes : l’affrontement.

Référence : La Planète des singes : l’affrontement, scénario de Mark Bomback, Scott Z. Burns, Rick Jaffa et Amanda Silver d’après l’œuvre de Pierre Boulle, 2014.

Pierre-Hugues Meyer

[1] BOULLE, Pierre, La planète des singes, Paris, R. Julliard, 1963. De nombreuses rééditions existent.