En découvrant, derrière le campus moderne de l’UNIL, le lieu-dit « La Grange de Dorigny », on pense d’abord que le temps s’est un peu arrêté. Surplombant une rivière chantante lovée derrière des bouquets d’arbres, une vieille ferme et une grange vénérable nous accueillent d’un clin d’œil. Enfin, « vieille » et « vénérable », entendons-nous bien : les bâtiments du siècle dernier, fringants et remis à neuf, abritent depuis plusieurs années les Affaires culturelles et le Théâtre de l’UNIL. – Et c’est justement dans la Grange, au premier étage, que se trouve la scène où répète une drôle de bande…

D’abord, un escalier de bois qui craque. Puis, des rideaux noirs d’où filtrent des voix, des éclats, des rires. On se faufile sans bruit. On trouve une place sur les gradins presque vides. Quelques regards curieux nous accueillent, on nous présente rapidement… et la pièce reprend.

Sur scène, une vingtaine d’étudiants et des chaises disposées en « U ». Devant, debout et un peu à l’écart, une jeune femme récite un monologue. C’est une employée de la Poste qui dit sa rancœur, ses doutes, sa peur de ne pas être à la hauteur au travail. – Car cette pièce qui se répète sous nos yeux, « La Plante verte », a un argument un peu particulier…

Dans une Poste imaginaire d’un petit pays imaginaire (où on mange du chocolat, on vit dans des chalets et on fait du ski…), une DRH décide de remotiver ses troupes. Pour se faire, elle fait appel à un coach. Son but ? Aider les employés à s’adapter à un monde professionnel compétitif : ils doivent « vendre du rêve » aux clients de la Poste et être toujours au top. Son arme ? Des jeux de rôle et autres mises en situation : les employés vont devoir jouer des scènes fictives et apprendre à désamorcer le conflit, à devenir des vendeurs hors-pair ou à lutter contre le burnout et les tentatives de suicide…

Le coach, véritable metteur en scène, briefe ces travailleurs un peu perdus, les oriente, les corrige, les rabroue parfois, les fait rire souvent. Certains se rebellent, ne comprennent pas ce qu’on attend d’eux : est-ce que ça vaut vraiment la peine de vendre l’abonnement de téléphone, les poêles à frire ou la dernière compilation à la mode à la petite mamie du quartier qui voulait juste causer un peu avec le postier ?… D’autres se lâchent, se piquent au jeu de rôle, n’en font qu’à leur tête. La DRH s’énerve quand ça ne va pas comme il faut ; le coach donne ses indications : « non, sois plus incisif, tu dois la convaincre qu’elle est utile à l’entreprise et donc que ça ne sert à rien qu’elle se suicide… »

Soudain, une autre voix retentit : « Avance un peu plus dans la lumière, sinon, le public ne te verra pas. Voilà. Là, c’est bien. » – C’est Matthias Urban, le metteur en scène qui chapeaute la troupe : double réel du coach fictif qui évolue sur les planches, il conseille ses acteurs comme le consultant oriente les employés. À ses côtés, Danielle Chaperon et David Giauque, respectivement professeure de littérature et professeur de sociologique. Avec l’aide de Matthias, ils ont monté ce projet un peu fou : créer, à partir d’un séminaire[1] donné à l’UNIL et réunissant dramaturgie et sociologie du travail, une pièce originale basée sur les théories propres à chaque branche étudiée. Avec vingt-deux étudiants volontaires issus de ce séminaire, ils ont conçu de A à Z un spectacle interrogeant l’univers professionnel moderne, avec ses failles et ses dérapages qui échappent à la théorie. Chaque participant a dû créer son propre personnage, inventer son histoire, son caractère, son passé… avant d’écrire des scènes jouées ensuite par tous ou en petits groupes. Au fil des jeux de rôle et des mises en situation proposées par le coach, le caractère des employés se dessine, un scénario se met en place… avec pour personnage principal une plante verte.

Pourquoi une plante verte ?… Ah ça, Matthias Urban nous l’expliquera lui-même la semaine prochaine, au cours d’une interview accordée à R.E.E.L. Disons simplement que ce matin-là, à la Grange de Dorigny, il n’y a pas eu de plante verte : le décor n’était pas encore planté ; on n’en était qu’aux balbutiements des répétitions. – Mais qu’importe ! De mises en abîme en fous rires, on s’est laissées portées par l’humour décapant de cette pièce haute en couleurs.

Vivement que « La Plante verte » se joue sur les planches genevoises !

 

Magali Bossi

(avec la participation d’Alessandra Passaseo)

 

 

Infos :

« La Plante verte » (UNIL), mardi 13 mai à 20h, Grande Salle (La Comédie).

http://www.festivalcommedia.ch/p/blog-page.html

 

[1] Intitulé « Dramaturgie(s) et monde du travail ».