La compagnie du Théâtre du Saule Rieur propose une pièce aigre-douce, L’Ours, passant du sérieux au comique pour illustrer l’amour entre deux propriétaires terriens, coléreux, désabusés mais amoureux. C’est au Théâtre Alchimic jusqu’au 20 décembre.

À la fois affectueux, l’ours signifie aussi la puissance brute et sauvage, l’animal balourd glouton de miel ou de femelles. Grigori Stepanovitch Smirnov, caractérisé comme un « propriétaire pas encore trop vieux »[1] par Tchekhov est en effet un glouton de roubles colérique et n’hésite pas à faire une entrée fracassante dans la demeure d’Elena Ivanovna Popova, propriétaire terrienne. Celle-ci s’occupe à soigner sa mélancolie et son chagrin d’amour depuis la mort de son mari. Il vient lui rappeler les dettes de feu son mari. Ces deux personnages semblent figés dans un caractère immuable. Les deux marionnettes sur scène renforcent d’ailleurs vite l’impression de n’être plus que des poupées animées de l’extérieur, au regard et au teint dénué de toute vitalité.

Le visage cadavérique des deux marionnettes est comme un clin d’œil au dramaturge russe, chez qui la mort joue un rôle primordial et annonciateur. Dans cette pièce au ton d’abord sérieux, elle habite les murs de la demeure d’Elena, réduite à un simple canapé, elle s’immisce dans le décor sombre, dans lequel seule une lanterne posée au fond du jardin apporte de la lumière. Mais la mort rapproche aussi.

On prête rapidement l’oreille aux échanges tumultueux des deux propriétaires qui ne  remarquent pas qu’une relation de plus en plus intime émerge du chaos, tandis qu’Elena menace de faire sortir l’ours Grigori avec l’aide de son valet. Elena et Grigori s’échauffent mais l’on remarque vite que les deux marionnettistes se laissent prendre au jeu, vitupèrent et se charment tout autant que leurs deux compagnons russes.

L’ours grondeur n’est pas prêt de quitter sa proie à la voix sifflante tant que l’argent ne sera pas dans ses griffes. Elena est fière et lance l’idée d’un duel pour se débarrasser de son oppresseur. Un duel à la Barry Lyndon, provoqué par l’animosité d’Elena nous fait vite frissonner car il pousserait Grigori, déjà sans le sou, sur le chemin de la déchéance. Mais, heureusement, nous glissons rapidement dans le comique. Le duel anime les cœurs des deux brailleurs et ils se découvrent une passion déguisée en affrontement. Ce retournement de situation tombe à pic et met un terme à l’échauffourée générale, qui tendait à trop prendre le dessus. Il relativise également la dualité des émotions en montrant que l’amour parfois se nourrit de confrontation et de prises de position. Ce sont donc la multiplicité des relations et les nuances des ressentis qui sont ici mises en avant.

L’ours s’efface en emportant sa rage avec lui et c’est au tour des deux marionnettistes de vivre un amour farouche et d’un sensuel bien marqué comme s’il avait été là depuis le début, à portée de main mais qu’il fallait laisser le temps à cette nouvelle histoire de naître, en ôtant ce qu’il y a d’ours et de brutal en nous. C’est grâce au jeu des deux marionnettistes avec leurs marionnettes que nous comprenons qu’il y a un double langage dans la pièce et que parfois pétris par les contradictions et le contrôle, nous préférons montrer qu’une face de nous-même, notre face Ours. Mais le spectacle est aussi une invitation à se laisser porter par le jeu des émotions pour entrer dans de nouvelles histoires, d’amour ou autres.

 Infos pratiques :

L’ours d’Anton Tchékhov du 30 novembre au 20 décembre 2017 à l’Alchimic.

Mise en scène : Cyril Kaiser

Avec Nicole Bachmann et Pierre-Isaïe Duc

Marionnettes et scénographie: Christophe Kiss

https://alchimic.ch/lours/

Photos: © Oscar Bernal

[1] Tchekhov, Anton : (trad. du russe par André Markowicz et Françoise Morvan), L’Ours, Pièces en un acte, Arles, Actes Sud, 2005, p. 3.