La lune de miel, baignant Edgard et Alice de sa lumière douce, s’est dérobée de leur ciel moucheté d’amour tandis que le conflit et la hargne s’érigent en grands vainqueurs. Play Strindberg au Théâtre Alchimic du 31 mai au 20 juin 2018.

Alice et son mari le Capitaine vivent reclus dans un lieu qui semble déserté par la sympathie et les liens chaleureux. Leur vie, comme on l’aperçoit sur scène, n’est désormais meublée que par un unique piano, posé sur leur côté. Montrerait-on par là l’aspect désaccordé et disharmonieux de leur destin ? Un ancien instrument à cryptographier fait office d’outil de communication, bien qu’Alice et le Capitaine semblent être pris au cœur d’une spirale, bannis de tout autre contact avec le reste du monde. L’atmosphère est brumeuse, le climat méphitique, on distingue mal les détails des personnages, abîmés par la patine du temps et des conflits. Derrière eux s’ancrent les sièges rouges des spectateurs, là où le troisième personnage de ce trio maléfique viendra s’asseoir de temps à autre. Il s’agit de Kurt, le cousin d’Alice, qui les avait alors encouragés sur le chemin des fiançailles, mais celui-ci découvre petit à petit, bien malgré lui, l’avortement de cette union, où la haine a pris le pas sur l’amour. Ce lien autrefois fort –  ose-t-on espérer – s’est mué en un tête-à-tête musclé. Les personnages suivent une chorégraphie, en cercle, construite autour de l’inclusion et de l’exclusion de l’autre. Ils tournent autour d’un cercle au cœur de la scène à chaque fin de round et illustrent en cela la confrontation des esprits. Ne restent alors plus que le charme et la séduction pour se tirer hors d’affaire.

La mise en scène, bien que dénudée, est forte car elle laisse transparaître l’abandon de l’amour et la venue en creux d’une enfilade d’affrontements. Le capitaine s’exprime d’ailleurs, comme suit: « Ne vois-tu pas que tous les jours nous répétons les mêmes choses ? Toutes ces vieilles répliques éculées ! Quand tu m’as dit à l’instant : ‘Dans cette maison, en tout cas, c’est bien vrai’, j’aurais dû répondre : ‘Ce n’est pas seulement la mienne’. Mais comme j’ai déjà dit cela cinq cent fois, aujourd’hui j’ai bâillé, pour changer le menu. »[1]

Avec Play Strindberg, Dürrenmatt reprend la pièce du suédois pince-sans-rire August Strindberg. Le titre initial, La danse de mort, ne fait pas allusion à une dernière valse, comme celle des Boyards de Johan Halvorsen, faisant battre le vieux cœur du Capitaine à chaque fois qu’elle résonne aux abords de ses tempes dégarnies. La danse de mort figure plutôt la destinée de deux anciens amants à l’esprit caustique qui se battent contre l’autre mais aussi contre eux-mêmes, le regard acéré.

La pièce propose différents tableaux qui se succèdent au gré des tumultes et des coups bas mais ce déroulement s’essouffle vite. En effet, même si l’on rit parfois jaune lorsque le Capitaine aboie littéralement sur Alice, la critique grinçante du couple devient redondante. Le fil des évènements semble figé et donne l’impression d’une descente aux Enfers bien trop longue par moments. La critique d’une Fin de siècle, comme l’avaient souligné Strindberg et plus tard Dürrenmatt n’apparait qu’en filigrane. On aurait aimé mieux comprendre pourquoi ces personnages à l’avenir obstrué et tissé de maigres croyances, si ce n’est en celle d’une énième décoration de l’armée ou du public pour l’artiste et le major ratés, échouent dans leur tentative d’exister sereinement.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques : Play Steindberg de Friedrich Dürrenmatt au Théâtre Alchimic, du 31 mai au 20 juin 2018.

Mise en scène : Véronique Ros de la Grange

Avec Pierre Banderet, Maria Mettral, Jacques Michel

Photos : © Isabelle Meister

[1] Dürrenmatt, Friedrich : Play Strindberg, traduction par Hélène Mauler et René Zahnd, L’Arche, Paris, 2016, p. 34.