Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Pour bien commencer ce semestre de printemps, voici un recueil de nouvelles un peu particulier, critiqué par la plume de Baltazar Atangana Noah- Nkul Beti, étudiant à l’Université de Yaoundé I : La vie se moque d’être aigre-douce, de Béatrice Ammera Mendo. Merci pour cette critique !

« On marchait vers une lumière. Était-elle un commencement ou une fin ? Comment le savoir dans ce couloir? Ce couloir était sombre, très sombre, en plus d’être étroit. » – p. 74.

Le son de cloche est lancé : la vie n’est pas une sinécure. Dans ce travail littéraire, composé de six nouvelles, Béatrice Ammera Mendo peint et dépeint les vies dans la vie de la vie : à travers une narration ironique et humoristique, elle présente les kyrielles d’expériences et d’aventures qui jalonnent l’existence. Par apagogie. Dans le second degré. Dans la dérision. Avec espièglerie. Mais il ne s’agit là que d’un prétexte pour échafauder subtilement un logos philosophique et sociologique autour de la vie, sa vie, nos vies sur cette terre des hommes où rien n’est joué d’avance. Plus virilement, Mendo en s’écrivant, s’écrie au monde, et nous écrit en nous décrivant tous !

En effet, c’est un espace différentiel où l’auteure présente divergentes vies dans la vie de la vie ; et ce, au travers de ses personnages, tous des Sisyphe, non loin d’un « professeur de théologie fou » (p. 19), qui se cherchent dans un monde à la recherche de lui-même, chacun avec sa dose de folie et de sensibilité. Ces différentes aventures existentielles, ces vies qui hantent nos morts, où se mêlent fiel, miel, arsenic, sucre, ciguë, démence, raison, déraison et tutti quanti. Oui. Ce vaste champ éternellement en friche qui demande à être exploré par chacun à sa manière, marteau piqueur aux hanches et détermination dans le cœur. Oui. La vie, ce chemin de croix douloureux et joyeux à la fois. Ce vin qui se moque d’être aigre-doux mais qui a la certitude qu’il sera bu par chaque individu, produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet[1].

Cet opuscule s’offre à lire comme un patchwork qui abrite et dévoile des bouts de vies de cette vie acide qui s’en fout de sa saveur, mais qui sait qu’elle sera bue jusqu’à la lie. Et puisqu’« on ne peut point expulser une bouche de l’histoire qu’elle raconte » (p. 29), c’est Mendo elle-même qui  se charge de conter,  compter, les aventures hilarantes de la vie, sa vie, nos vies, à travers la bouche, les vies et les trajectoires d’une chaîne de personnages loufoques et controversés : Abanda Côme dit Zorro Astre, horoscopiste excentrique ; le vieux Robert presqu’enfilé par un sournois delirium tremens, et dont « Noir sera à jamais le monde » (p. 54) ; Nathou, celle « qui n’aidait pas que le ciel » (p. 79).

Les personnages de Béatrice Ammera Mendo sont non seulement de simples personnages contribuant à la construction de la dimension littéraire de l’œuvre, mais également des lucarnes qui lui permettent de faire champ avec le lecteur pour se gausser de la vie malgré la piquante once d’épices iniques, lubriques et cyniques avec laquelle elle aromatise à tort et peut-être à raison leurs vies !

Philologue, amie des mots, Mendo, qui sait véritablement ce qu’écrire et certainement ce que parler veulent dire, partage avec Mongo Beti la pureté de la langue et la maîtrise de la puissance des mots. Comme Ferdinand Oyono, Jean-Loup Chiflet et Philombe, la nouvelliste camerounaise ne fait pas de la satire, cette raillerie outrageante, haineuse et sans charité. Non. Elle fait de l’humour. Cette raillerie bienveillante sur fond de sympathie[2]. Car, elle n’ignore pas que « la bouche qui [raille] doit s’assurer que ses dents ne perdront pas racine dans [la raillerie] » (p. 32) !

La circonlocution, moyen détourné de dire les choses, qui caractérise l’écriture de l’auteure ne rend pas son style poussif. Au contraire, elle révèle et met en branle son pouvoir dans la gestion des nœuds de vipères (suspense) à la Mauriac, la création des attentes, des rebondissements inattendus, et enfin sa capacité à remonter subtilement les ficelles de l’émotion, l’imagination et l’intelligence du lectorat.

Ici, point de leçon ou d’apologie, mais le pari aventurier – et gagné – de dépouiller la vie, sa vie, nos vies.  Certes la vie ne vaut rien. Raillons-la donc. Mais vu que rien ne la vaut non plus, alors buvons-la avec son sac de choses aigres-douces. Voilà ce que propose, en substance, Béatrice Ammera Mendo.

La vie se moque… et Béatrice Mendo offre des pistes réflexives sociologique, philologique, stylistique et philosophique intéressantes. En un mot. C’est une affaire littéraire qui se révèlerait bourrage de crâne pour les âmes bien vides et viles, jeu d’un « je » méditatif et pensif se cherchant à partir de lui-même dans son sociotope, et enfin révélatrice des têtes mal faites… non pleines. Dans le respect !

Baltazar Atangana Noah- Nkul Beti

(Département de français, Université de Yaoundé I)

Photos : ©Magali Bossi (banner), ©Lettres camerounaises (couverture)

[1] Bonetti (Michel), de Gaulejac (Vincent), Individu, produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet, Espace-temps, 1998, Vol .37, No.1, pp.55-63.

[2] W.A. PENNENBORG, Ecrivains satiriques. Caractères et tempérament, trad. du néerlandais, préf. de R. Le Senne, P.U.F, 1955, p. 6.