La dernière pièce présentée au Théâtre de Carouge cette saison est peut-être la pièce suisse la plus célèbre : La Visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmatt, mise en scène par Omar Porras.

Les habitants de Güllen sont devenus pauvres, alors que leur ville ne connaît plus la prospérité. Un espoir demeure : Clara Zahanassian, devenue milliardaire, doit revenir visiter les lieux de son enfance et, peut-être, lui apporter une aide financière. Elle propose 100 millions, à la condition que la ville accepte de réparer l’injustice dont elle a été victime 45 ans plus tôt. Pour cela, il est exigé de tuer Alfred Ill, son amour de jeunesse, qui l’a abandonnée pour une autre alors qu’elle était enceinte de lui.

L’histoire est bien connue, la pièce a déjà été représentée de nombreuses fois – dont plusieurs sous la direction d’Omar Porras lui-même. Le metteur en scène en propose en ce moment à Carouge une version plutôt décalée, sans oublier de dénoncer quelques travers de la société moderne. La critique qui suivra se propose de mettre en avant quelques-uns de ses décalages, véritables tours de force de cette mise en scène.

Le premier de ces décalages apparaît immédiatement aux yeux des spectateurs et se développe merveilleusement bien au fil de la pièce. Les personnages arrivent sur scène affublés de masques, avec des touffes de cheveux incomplètes et des vêtements qui ne sont plus que des guenilles. Leur pauvreté est lancée au visage du public. Pourtant, ce n’est pas ça, pas directement du moins, qui interpelle. Leur physique, leur gestuelle saccadée, leurs déplacements anguleux et leurs voix parfois caricaturales donnent l’impression que les personnages sont des marionnettes. Le décor évoque lui aussi le spectacle de marionnettes : il est souvent fait de papier, semble sortir d’un cahier à dessins pour enfants. Même certains sons reprennent cet univers, comme la machine à écrire de la secrétaire du maire.
Deux personnages contrastent toutefois avec les autres : Clara (Omar Porras) et Alfred (Philippe Gouin). Clara, milliardaire, est la seule à avoir une véritable coiffure, dans laquelle il ne manque aucun cheveu. De plus, elle porte de magnifiques vêtements, fastueux et brillants. Alfred, quant à lui, semble, au départ, ressembler aux autres citoyens. Il s’en éloigne toutefois de plus en plus, semblant (re)devenir humain.
Cet aspect de marionnettes apporte une symbolique forte à cette pièce. Les habitants de la ville deviennent les marionnettes de Clara. Elle compte acheter la justice et, par-là même, les citoyens de Güllen. Boby en incarne le paroxysme. Il est l’esclave de Clara. À l’origine, il était le témoin payé par Alfred pour gagner le procès ; Clara l’a traqué, retrouvé et acheté. Elle l’a rendu aveugle et transformé en une véritable marionnette. Il obéit au moindre de ses désirs. Cette mise en scène permet au spectateur de supposer que si les citoyens acceptent de faire ce que Claire demande, c’est à cela qu’ils ressembleront.
Dès lors, c’est tout sauf un hasard s’ils s’en rapprochent progressivement. Alors qu’ils n’ont pas encore touché l’argent, ils commencent tous à le dépenser, en achetant des produits de luxe et de vêtements neufs. Tous, sauf Alfred, évidemment. Un point commun entre les citoyens : chacun a acheté des chaussures jaunes. Le jaune est, symboliquement, la couleur de la trahison et de l’orgueil. Nul besoin d’en dire plus pour comprendre l’issue inévitable de la pièce et l’inquiétude d’Alfred…

Cette crainte grandissante se marque par un autre décalage : celui de la musique. À chaque intervention d’Alfred elle se fait de plus en plus inquiétante, rappelant celle des films noirs. De l’autre côté, du chant festif accueillant Clara à son arrivée à Güllen, au Chaud cacao d’Annie Cordy, la musique est au contraire beaucoup plus positive. L’écart se crée aussi par ce biais.

Enfin, Omar Porras est parvenu à actualiser cette pièce, qui date d’environ 50 ans. Deux scènes sont particulièrement marquantes à cet égard. D’abord, la femme d’Alfred est interviewée comme si elle était dans un talk-show, assise sur un canapé. On en apprend ici un peu plus sur la relation qui les unit et les erreurs du passé de son mari. La scène finale, ensuite, se présente sous la forme d’une émission de variété, dans laquelle chaque membre de la communauté intervient en donnant les motivations qui conduisent les citoyens à décider de la mort d’Alfred. Ils refont ainsi son procès, mettant en avant le fait que, s’ils acceptent de répondre aux exigences de Clara, c’est uniquement pour rétablir la justice, et non pas pour pouvoir empocher sa fortune.

Par ce biais, Omar Porras montre à quel point le propos de Dürrenmatt vaut encore dans notre société moderne : le monde est régi par l’argent. Clara peut tout acheter grâce à sa fortune. Comme elle le dit si bien : «  Le monde a fait de moi une putain ; je veux faire du monde un bordel. » C’est ce qu’elle finit par faire, en achetant tout le monde et tout ce qu’elle veut. Cette pièce est plus que jamais d’actualité : elle montre l’hypocrisie de l’individu, qui tente de se cacher derrière de fausses motivations pour justifier ses actes, gouvernés par le seul appât du gain. Il y a ici un décalage entre le propos de la pièce, qui se veut cynique et pessimiste à l’égard de la condition humaine, et le choix de la mise en scène.

Si Friedrich Dürrenmatt souhaitait montrer son pessimisme et son cynisme à l’égard de la condition humaine, son propos résonne toujours aussi fort aujourd’hui. Ce discours est particulièrement mis en avant par le décalage entre celui-ci et la mise en scène façon théâtre de marionnettes.

Fabien Imhof

Infos : La visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmatt, par le « Teatro Malandro », mise en scène d’Omar Porras, au Théâtre de Carouge, du 17 avril au 9 mai.