Une chambre à coucher de la moitié du XIXe siècle, la une d’un journal qui titre le meurtre abject d’une jeune charbonnière, un domestique qui prend ses aises dans les appartements de Monsieur : dès les premiers instants de la pièce, nous sommes plongés dans l’univers d’Eugène Labiche. Au lendemain d’une soirée d’anciens élèves de l’institut Labadens, Lenglumé se réveille encore éméché. Il découvre dans son lit Mistingue, un camarade avec lequel il a fait ses classes. Aucun des deux n’est capable de se souvenir de leur nuit, hormis le fait que Lenglumé a perdu son parapluie et Mistingue son mouchoir portant les initiales J.M. En déjeunant, ils apprennent qu’une charbonnière a été tuée. Les deux assassins, ivres, n’ont laissé derrière eux qu’un parapluie et un mouchoir avec les initiales J.M. En entendant cette nouvelle, les deux compères s’aperçoivent que leurs mains sont noires de charbon. Pour Lenglumé et Mistinguet, le doute n’est plus possible : ils sont des meurtriers.

La mise en scène d’Éric Salama présente Lenglumé comme un rentier un peu lourdaud, empêtré dans une routine qui le rassure et l’ennuie à la fois, soumis à sa femme, qui, sous ses airs frivoles et dévoués, est une femme de caractère. Complices malgré eux, Lenglumé et Minstingue font figure de deux coquins. Débraillé, ce dernier a des manières vulgaires, se permet des regards et des attitudes souvent discourtoises, qui suggèrent une personnalité friponne et qui contrastent avec le prix en vers latins qu’il a remporté dans sa jeunesse. Comme Lenglumé, sans être véritablement méchant, il fait partie de ces gens de petite fortune, qui ont certes des moyens, mais peu de valeurs. Traqués, les deux compères sont prêts à devenir des assassins afin de couvrir un premier meurtre. L’adaptation de Salama met l’accent sur l’aspect effrayant de l’espèce humaine ; tout homme est un potentiel psychopathe, capable de tuer n’importe qui sans la moindre hésitation s’il se sent menacé.

La critique de la bourgeoisie est complétée par la description peu flatteuse des domestiques. Les propos souvent irrespectueux de Justin, l’homme à tout-faire de la maison, sont renforcés par le ton impertinent et chargé d’insinuations adopté par le comédien. Enfin, il prend des libertés, allant parfois même jusqu’à se comporter comme s’il était le maître des lieux, soulignant son esprit frondeur.

La pièce de Labiche, en un acte, est à la fois dynamique, pleine de rebondissements et drôle. Par le jeu des comédiens, les personnages prennent vie, construisent l’intrigue ensemble, nous tenant en haleine jusqu’au bout. La mise en scène d’Éric Salama ajoute une nouvelle profondeur aux caractères des personnages, reprenant les éléments du texte original, se les appropriant et accentuant les traits qui ne sont parfois qu’esquissés par Labiche, avec pour résultat une pièce à la fois fidèle et enrichie de la griffe de Salama.

Le rideau est à peine tombé sur les derniers mots de Lenglumé que nous sommes transportés dans un tout autre décor. On abandonne le style du Second-Empire pour le décor sobre et dépouillé d’un intérieur de l’an 2077. Seules deux chaises et une table subsistent. Trois personnages : un couple et un inconnu qui prétend être le frère de la femme. La nudité du décor, l’impression que les personnages sont coupés du monde qui les entoure et la tension malsaine qui demeure du début à la fin de la pièce renforcent l’ambiance étrange de la pièce d’Edward Bond et rappellent les pièces du dramaturge absurde Eugène Ionesco.

Ce monde nouveau dans lequel Jams et Sara, un jeune couple, vivent est placé sous le signe de l’uniformité, de l’utilitaire et de l’oubli du passé afin d’assurer la paix, après s’être débarrassé de tout ce qui pourrait différencier les gens et les faire souffrir. Et pourtant. Tout est matière à disputes et à invectives. Dans ce monde froid et aseptisé surgit soudain l’inconnu, la menace, l’interdit. Un homme se présente. Il affirme être le frère de Sara et comme preuve de ce qu’il avance, il montre une photo. Un vestige du passé, une marque d’attachement. Cet inconnu aux airs de clochard est la cible du couple qui déverse sur lui toute sa haine et sa rancœur.

Le spectateur perd ses repères, il est propulsé dans un monde effrayant, autoritaire, et apocalyptique, au croisement d’Orwell et de Kafka, titillé par Feydeau auquel Bond a emprunté la forme et la mécanique du vaudeville.

Seule la scène est éclairée, les comédiens y évoluent, incarnant avec talent des personnages qui balancent entre un monde révolu, présenté comme inégalitaire et mauvais, et une société nouvelle, froide et déshumanisée.

Le jeu des comédiens est convaincant ; la dynamique, l’humour qui pointe parfois et le langage qui va d’un registre familier à un registre carrément vulgaire nous permettent néanmoins de nous retrouver dans cette pièce qui nous parle directement. Après tout, ce futur n’est pas si loin de nous. Les régimes totalitaires font partie de notre histoire et demeurent une menace pour nos sociétés.

Dans sa mise en scène, Eric Salama fait le choix de présenter à la suite Labiche et Bond. Il cherche, par ce rapprochement, à faire le lien entre deux visions effrayantes du monde. En chacun de nous sommeille un monstre qui entame notre humanité. Poussée à l’extrême, cette idée peut conduire à la société de Bond, où les relations entre individus ne sont plus qu’utilitaires et complétement vidées de tout sentiment ; dès lors, tout homme est un loup pour l’homme.

 

Camille de Félice