Jusqu’au 19 février dernier, le Théâtre du Grütli accueillait Clôture de l’amour, de Pascal Rambert, dans une mise en scène d’Elidan Arzoni. Un texte violent, déconcertant et d’une rare intensité qui sera encore à découvrir au Théâtre Les Salons dès le 23 février.

Clôture de l’amour, c’est la rupture entre deux comédiens qui se disent tout haut ce qu’ils n’ont jamais osé se dire. Les deux protagonistes déballent, pendant une heure chacun, tout ce qu’ils ont sur le cœur, tout ce qu’ils ressentent, tout ce qu’ils ont accumulé en contenu durant leurs années de vie commune. Tout sort au visage de l’autre, qui doit alors encaisser ce texte terrible, violent, déchirant.

Dans sa mise en scène, Elidan Arzoni est fidèle à ce qu’il a déjà pu proposer par le passé[1] : des costumes simples, pas de décor, et une attention particulière portée au phrasé des deux comédiens. Ces derniers (Camille Bouzaglo et Sidney Wernicke) sont entièrement vêtus de noir. La salle, toute noire elle aussi, du Grütli, convient parfaitement à cette mise en scène. Disposé en « bi-frontal »[2], le plateau permet aux spectateurs d’être au plus près des deux personnages, aux premières loges de ce moment intime qu’est leur rupture.

De cette pièce, nous retiendrons d’abord la violence du texte. Les mots assénés à l’autre résonnent comme autant de coups qu’ils se portent. Chacun en souffre, chacun réagit à sa manière. L’écriture de Pascal Rambert est à la fois puissante, violente et bouleversante. Il parvient avec brio à décrire toute la complexité des sentiments amoureux, même lorsque ceux-ci semblent, d’après les deux personnages, ne plus exister. Le texte passe ainsi du reproche le plus violent à des mots d’une douceur extrême, en évoquant la nostalgie de la relation. En plus de cela, chacun passe en revue toutes les composantes de ce que sont l’amour et la séparation : les sentiments, la perception de l’autre, le physique, les rapports sexuels, les enfants, le changement humain au fil des années, le partage des biens, tout y passe. Dans une mise en abîme, le texte s’amuse également de la présence des spectateurs, par le biais de quelques piques lancées par les deux comédiens, dans une fiction de l’absence. En d’autres termes, la scène est sensée se dérouler en huis clos, où les deux personnages seraient seuls. Étant tous deux comédiens, ils imaginent par moment ce qui se passerait si des spectateurs étaient présents, prenant même le public à parti à plusieurs reprises. Cet élément apporte une profondeur supplémentaire, en intégrant le spectateur, qui se voit dès lors dans une position de voyeur et peut être quelque peu gêné de pénétrer dans l’intimité de ce couple, d’assister à sa rupture. Au-delà de la gêne, ces petits moments peuvent provoquer quelques sourires, voire quelques rires dans le public. Ces rires ne sont toutefois pas francs. Le spectateur est conscient d’assister à l’un des pires moments de la vie de couple, celui de la séparation. Cette pièce est d’ailleurs tout sauf drôle, mais l’intérêt n’est pas là. Il réside plutôt dans la découverte de ce texte extrêmement complexe – je dois bien avouer ne pas avoir compris certains passages empreints de métaphores parfois obscures – qui rappelle la complexité même des sentiments amoureux.

L’autre intérêt – et c’est peut-être là l’essentiel de ce qu’il faut retenir – c’est la performance des deux comédiens, performance d’une intensité rare. Jouer cette pièce a dû être extrêmement compliqué. Il y a d’abord la difficulté et la longueur du texte, qu’il faut digérer et apprendre, la pièce étant composée de deux monologues d’une heure et quart environ chacun. Il y a ensuite la difficulté de ne rien dire pendant que l’autre parle, de se tenir debout, face à lui, pendant tout ce temps. Il y a enfin cette difficulté de jouer la réaction face à la violence des mots prononcés, réaction qui ne se traduit que par le corps. Camille Bouzaglo et Sidney Wernicke sont en tous points époustouflants dans leur performance. Ils ont su jouer toutes les émotions qui passent à travers le texte, haussant la voix lorsqu’il le fallait, sortant parfois de leurs gonds, pour revenir à une douceur dans la voix lorsqu’ils ont évoqué leurs souvenirs. Mais leur performance ne s’arrête pas aux moments où ils ont pris la parole. Chacun réagit à sa manière aux propos de l’autre, et c’est là l’un des grands moments de leur performance. Camille (ils ont utilisé leur vrai prénom dans la pièce) reste d’abord digne face à son compagnon. On peut ressentir d’abord sa tristesse, puis la colère qui monte en elle, au travers de sa respiration qui devient de plus en plus forte, son menton qui se relève d’un air de défi, son regard de plus en plus perçant. Par moments, on la sent craquer, retenir ses larmes, alors qu’elle baisse la tête, se la prend entre les mains ou détourne le regard. Mais à aucun moment elle ne s’écroule. Elle reste digne, écoute ce que son compagnon a à lui dire, et attend, tout en préparant sa riposte. Lorsque celle-ci sort enfin, Sidney semble d’abord incrédule, surpris par les reproches qui lui sont fait. On peut voir sa fierté – mal placée diront certains – en prendre un coup. D’abord attentif, tout en faisant mine ne de pas vraiment comprendre ce qui lui est dit, les mots prononcés par Camille vont le toucher de plus en plus, jusqu’à le faire s’écrouler et ne devenir plus que l’ombre de lui-même. Lorsque sa compagne lui demande de se relever et de lui faire face, il en est bien incapable, épuisé d’abord par son monologue précédent, et achevé par ce qui lui a été dit.

La pièce se clôt alors, à l’image de l’amour, par le départ des deux protagonistes et par une porte qui claque. Puis le silence. C’est terminé. Après un temps d’attente, les spectateurs commencent à applaudir. Au retour des deux comédiens pour le salut, c’est une ovation. Si les avis ont divergé à la sortie de la salle – sur certaines longueurs que certains ont pu voir ou sur le fait que d’autres ne s’attendaient pas à ça – tout le monde se met d’accord sur le fait que la performance des deux comédiens est tout bonnement exceptionnelle. Ils sont tout à la fois, touchants, prenants, détestables par moments. Tous deux ont su rendre avec une émotion certaine la beauté du texte de Pascal Rambert. Pour cela, bravo et surtout merci à Camille Bouzaglo et Sidney Wernicke pour ce magnifique, bien que terrible, moment.

Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de voir cette pièce, rendez-vous au Théâtre Les Salons du 23 février au 2 mars prochains.

Fabien Imhof

 

Photo: © Alan Humerose, Compagnie Métamorphoses

Infos pratiques : Clôture de l’amour de Pascal Rambert, production de la Compagnie Métamorphoses, mise en scène d’Elidan Arzoni, Jeu : Camille Bouzaglo et Sidney Wernicke

Du 9 au 19 février 2016 au Théâtre du Grütli (Salle du 2e) et du 23 février au 03 mars 2016 au Théâtre Les Salons,

https://www.facebook.com/Compagnie-M%C3%A9tamorphoses-1109905085709373/?fref=nf

[1] Que ce soit dans Les Liaisons dangereuses (http://www.reelgeneve.ch/?p=2489) ou dans La Vérité (http://www.reelgeneve.ch/?p=3369 et http://www.reelgeneve.ch/?p=3366)

[2] Se dit d’un plateau qui se trouve au milieu de deux gradins de spectateurs se faisant face, comme pour un défilé de mode.