José Lillo s’attaque, après Le Rapport Bergier au Théâtre du Poche en 2015, aux textes sur l’attachement et les chagrins amoureux de Mélanie Chappuis dans une mise en scène épurée, comme si le charisme des cinq comédiennes, tentatrices, charmantes, chagrinées ou fêtardes avait fait flancher le décor. L’intimité, la sensibilité et la sensualité des monologues étourdissent mais sont malgré tout vite évincées par le rapport de force féminin-masculin, un lieu commun qui ressurgit trop souvent une fois que l’Amour a fui.

La femme amoureuse est bel(le) et bien au centre de la pièce. Les fauteuils rouges enserrent l’espace vide et les spectateurs sont sur leurs gardes ; ils guettent ces cinq figures brillantes assises de part et d’autre des rangs ; leurs lèvres sont rouges et leurs longues jambes sont juchées sur des talons-aiguilles, prêtes à bondir. Notons que la performance d’un comédien est pour le metteur en scène, J. Lillo, celle d’un funambule ou d’un acrobate. En effet, les comédiennes n’ont rien d’autre sur scène que le regard inquisiteur de leurs voisines et de quelques voisins pour les accompagner sur le plateau. Comme à son habitude, José Lillo sème un léger trouble parmi les spectateurs, surpris de voir tout à coup l’une et puis l’autre se lever avant de débuter son monologue. Ce dispositif confère au texte une intensité sans pareil ; il s’empare du silence de la salle et revêt l’absence d’objets.

L’Amour est présenté sous différents prismes, à la manière d’une définition fournie d’exemples riches dans une encyclopédie des émotions. Chacune des comédiennes défend un caractère particulier, qu’il soit propre à la punkette ou qu’il se rapproche de Phèdre souffrant en femme victime ; les comédiennes confient aux spectateurs des secondes d’intimité lorsque le monde alentour cesse d’exister, supplanté par la présence de l’être aimé, par un cou délicieux à embrasser ou par l’étreinte soudaine de deux corps chauds de désir vautrés dans de beaux draps. Une histoire succède à une autre et les spectateurs (ou plutôt les spectatrices) se délectent de ces récits familiers, tandis que leur cœur leur chuchote « Oui, moi aussi, j’ai connu ça … ».

Des tubes sirupeux, comme « Amore Mio » , marquent les débuts et les chutes des histoires en redonnant vie aux  bandes sons sur lesquelles toutes et tous se sont une fois au moins cassés la voix, par amour, justement. Le DJ, présent au fond de la scène, est peut-être l’image de ces cœurs aimants qui battent, dont les pulsations ressemblent aux vibrations du beat des chansons, et qu’il faut calmer, recentrer avant de pouvoir raconter. Les récits ne s’enchaînent donc pas, mais se succèdent, après un temps de silence, de calme. Quand le slow ou le chant doux se substituent à la musique entraînante, on comprend vite que l’amour n’est pas qu’un temps fort et trépidant, mais aussi celui d’une douce lenteur, d’une douleur intime, voire d’une extinction. L’amour s’enfuit, ou alors, on le chasse, on s’en libère, trop vieux, trop intriqué, trop routinier. Les comédiennes reconstruisent avec brio les différentes étapes de la rencontre avec l’amour, et aussi les jalons qui mènent à la jalousie. L’une des comédiennes s’installe confortablement sur les genoux des quelques hommes présents dans la salle, et éveille l’esprit de compétition. Mais l’amour, c’est aussi celui que l’on piétine lorsque l’unique désir devient celui de la vengeance et de la séparation. « Se faire encastrer par d’autres », semble être une nouvelle priorité.

Toutefois, le texte, surfant sur la prétendue sensibilité féminine s’essouffle vite, faute de renversements de vapeur. En effet, on se demande bien pourquoi ces femmes ne peuvent se distinguer par d’autres qualités que celles d’être maquillées avec recherche, amoureuses d’un homme qui les respecte peu ou pas, ou enfin parées de leurs plus beaux atours pour aller retrouver un mâle qu’elles pourront chevaucher.

Les femmes amoureuses se distinguent des autres femmes alentour, qui affichent un regard certes plus terne, mais tellement plus simple. Peut-être ces dernières aiment-elles dans l’harmonie, aiment d’autres femmes ou ont une assise narcissique suffisamment forte pour ne pas sombrer dans le vin et les ténèbres sans homme ? Ces femmes amoureuses à l’esprit léger, accrochées à des hommes qui les rejettent et qui les font souffrir, ne font-elles pas qu’assombrir l’image de la féminité véhiculée par la pièce. On perçoit d’ailleurs quelquefois comme un décalage entre les comédiennes et la femme qu’elles interprètent, même si, bien sûr, on s’esclaffe de temps à autre et on trépigne devant le son entraînant et les mouvements gracieux des amoureuses.

En quête de profondeur, on s’attend toutefois à un moment d’ascension, d’élévation, lors duquel ni l’homme, ni la femme ne prendront le dessus ou ne soumettront le/la partenaire à son sentiment (c’est du déjà-vu !), mais vivront en pairs leur relation. En bref, l’Amour sans la haine silencieuse de l’autre.

Laure-Elie Hoegen

 

Infos pratiques :

Femmes amoureuses d’après les textes de Mélanie Chappuis, du 4 au 13 octobre 2017 (Reprise) au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : José Lillo

Avec Céline Bolomey, Caroline Cons, Rachel Gordy, Patricia Mollet-Mercier, Alexandra Tiedemann

Crédit Photo : Juan Carlos Hernandez