Lampedusa, point d’entrée des migrants en Europe, lieu d’espoir pour toutes ces âmes qui traversent la mer. Pourtant, l’espoir mène souvent à une forme de détresse. C’est ce qu’illustrent les deux monologues Lampedusa Beach et Lampedusa Snow, en ce moment à la Comédie de Genève.

Lampedusa Beach, Lampedusa Snow : deux monologues tirés du Triptyque du naufrage de l’écrivaine sicilienne Lina Prosa, qui parlent des migrants. Dans le premier, Shauba (Kayije Kagame), embarquée sur une « charrette de la mer », est en train de couler. On assiste à cet instant d’éternité, entre surface et abysses, ce « point de mort » où la vie est en train de la quitter. Elle profite du moment pour nous livrer ses dernières paroles, avant de devenir silencieuse à tout jamais. Après 20 minutes d’entracte, c’est Mohamed (Aymeric Trionfo) qui prend la parole, pour raconter son histoire, inspirée d’un fait divers. Un groupe d’une centaine de migrants est déplacé dans un hôtel à 1800m d’altitude. Ensemble, ils attendent. Ils attendent que les formalités administratives soient remplies. Ils attendent et espérent un sort meilleur. Mais rien ne vient. Jusqu’à la décision de Mohamed d’entreprendre une ascension, vers une « autre vallée »…

Avec ces deux monologues complémentaires, c’est une véritable écriture de l’indicible dont fait part Lina Prosa. Avec la poésie qu’elle prête à ces deux personnages, elle nous emmène dans l’intimité de leur cœur, en parvenant à mettre des mots sur des moments de silence, des moments de détresse, des moments que, semble-t-il, aucune parole ne peut exprimer. Pourtant, à travers une écriture subtile, toute en métaphores et en poésie, c’est ce qu’elle parvient à faire…

Dans Lampedusa Beach, sur cette scène toute noire, sans décor aucun, c’est la lumière qui fait tout. La lumière que dégage Kayije Kagame d’abord. Sa beauté n’est pas seulement physique. Tout ce qu’elle dégage, tout ce qu’elle transmet au public, est beau. Dans ses mots, dans son attitude, il n’y a pas de tristesse, pas de peur, pas de sentiments négatifs, juste une grande force et des interrogations, posée avec un calme et une sérénité surprenantes, dans ce moment de « point de mort », alors qu’elle est en train de couler. On a le sentiment que l’instant qu’elle vit est étiré à l’infini, pour devenir une éternité. Une éternité durant laquelle elle livre ses souvenirs, explique comment elle en est arrivée là, du paiement des passeurs au naufrage, s’adresse, dans des lettres qu’elle déplie, au chef de l’état italien, au chef de « l’état africain, », au responsable de l’enregistrement des migrants de Lampedusa…

Accompagnée d’un subtil jeu de lumières, qui rappelle tour à tour l’eau dans laquelle elle se noie, la terre qu’elle tente d’atteindre ou celle qu’elle a quittée, elle interroge sur la détresse, en dénonçant ses causes à demi-mots. Lina Prosa réussit ici une grande prouesse dans son écriture : à travers son personnage, elle parvient, par bribes, à évoquer de nombreuses situations de détresse : de celle des migrants à celle des femmes qui subissent les inégalités, en passant par les victimes du capitalisme, ceux de l’Afrique subsaharienne, qui endurent les inégalités Nord-Sud… De nombreux thèmes sont abordés, sans jamais que cela ne semble forcé. Tout y a sa place.

Avec Lampedusa Beach, le texte de Lina Prosa, sublimé par Kayije Kagame, nous montre l’absurdité des réactions de nos gouvernements, mais aussi des nôtres, à notre niveau, face à ces situations de détresse. Elle nous rappelle que, avant toute chose, c’est notre humanité qui nous définit.

Dans Lampedusa Snow, on peine d’abord à entrer, à adhérer aux propos de Mohamed. Le texte est empreint de métaphores, d’évocations de personnages qu’on ne connaît pas. Le cadre met ainsi un peu de temps à se mettre en place, on s’y perd un peu. Et puis… Et puis, petit à petit, Aymeric Trionfo se révèle, sa parole devient de plus en plus puissante. Il brille de toute sa lumière dans les moments d’espoir, où Mohamed se voit dans une situation meilleure, quand il se met à chanter le célèbre chant de révolte Bella Ciao, avant de déchanter. L’espoir fait alors place à la détresse, dans une chute progressive qui conduira à sa perte finale…

Le décor noir de la première partie fait ici place à des échafaudages, sur lesquels sont montés des spots et écrans, sur lesquels la neige tombe. Au centre de la scène, une armature en métal et une couverture de survie. Alors que les échafaudages se rapprochent toujours plus de l’avant de la scène, réduisant l’espace dans un enfermement progressif de Mohamed, on comprend bien vite qu’il illustre l’intériorité de ce personnage, dont les possibilités sont de plus en plus réduites, à mesure que son espoir s’amenuise…

Avec Lampedusa Snow, c’est un monologue inspiré d’un fait divers qui illustre la détresse dans laquelle sont enfermés certains migrants qui arrivent en Europe plein d’espoir, avant de déchanter, tout cela parce que… Pourquoi d’ailleurs ? Parce que nous avons peur ? Parce que nous avons autre chose à penser ? Parce que… les raisons peuvent être multiples.

Lampedusa Beach et Lampedusa Snow. Deux monologues qui résonnent dans une actualité compliquée. Deux monologues pleins de poésie, porté par deux comédiens puissants. Deux monologues qui, sans nommer de responsables, sans complainte, sans s’en prendre à qui que ce soit, nous montrent bien que quelque chose cloche, que l’humain peut être cruel. Deux monologues qui nous montrent que le naufrage de ses migrants n’est que la conséquence du naufrage de notre humanité…

Infos pratiques :

Lampedusa Beach / Lampedusa Snow, de Lina Prosa, du 13 au 25 mars 2018 à la Comédie de Genève.

Lampedusa Beach

Mise en scène : Maryse Estier

Avec Kayije Kagame

Lampedusa Snow

Mise en scène : Simone Audemars

Avec Aymeric Trionfo

Photos : © Carole Parodi