Mardi dernier, le festival Commedia s’ouvrait sur la pièce Forêts, représentée par l’Atelier Théâtre du Département de Français.

La soirée d’ouverture d’un festival, c’est toujours une ambiance un peu spéciale : pas à cause des petits fours ou du discours des officiels, mais à cause de cette excitation que l’on peut sentir dans l’air. La soirée d’ouverture de Commedia, c’est une première en mieux : les acteurs ont déjà joué leur pièce mais l’énergie des premières fois est là, la magie de la représentation exceptionnelle aussi. Fermez les yeux dans le brouhaha de la foule fébrile des familles et des amis et vous pourrez voir les acteurs, cachés derrière le rideau, frémissant d’adrénaline, répétant une dernière fois leur texte, ajustant leur costume, guignant discrètement l’arrivée du public. Et, parce que c’est une troupe de théâtre amateur, n’attendant rien de la pièce, laissez-vous surprendre et émerveiller par ces artistes en herbe.

On pouvait sentir tout ça dans le hall de la Comédie mardi dernier juste avant la représentation de Forêts – et plus encore. Ceux qui ne sont pas familiers des ateliers-théâtre universitaires auront sans doute oublié de fermer les yeux, mais l’émotion flottait dans chaque recoin du théâtre, jusqu’à la scène. Il faut dire que cette année, l’ATDF a fait les choses en grand : Eric Eigenmann a décidé de mettre en scène une pièce peu connue et assez difficile. Forêts de Wajdi Mouawad, c’est l’histoire de Loup, une adolescente qui mène l’enquête sur les raisons de la mort de sa mère, 4 ans plus tôt, malgré la promesse qu’elle lui a fait de ne pas chercher à comprendre. Mais c’est aussi celle de toutes les femmes de sa famille, dont l’histoire a fait de Loup ce qu’elle est et qu’elle découvre grâce à son enquête. La difficulté réside entre autres dans les thématiques que la pièce aborde (la filiation et l’abandon, le secret de famille, la guerre, le destin) et le langage utilisé (puisqu’une partie des personnages est québécoise)[1], mais aussi dans sa structure chronologique (les scènes se passent à plusieurs époques, entre la fin du XIXème siècle et le début du XXIème, mais pas dans cet ordre), le nombre de personnages (plus d’une vingtaine), le ton de la pièce (parfois un peu trop mélodramatique), la longueur (dans son intégralité, la pièce dure environ quatre heure).

La troupe de l’ATDF relève tous ces défis avec brio ! Les coupes effectuées dans le texte pour le raccourcir sont réussies : on garde l’essence de la pièce (le voyage initiatique de Loup, l’intrication généalogique des destins individuels, la pantalogie[2]) et on comprend l’organisation chronologique de la pièce ainsi que son sens dans l’histoire de Loup. Cette difficulté liée à la structure chronologique est d’ailleurs aussi adoucie par le choix d’un décor sobre et l’ajout d’un personnage d’annonceuse, joué par Diane Auberson-Lavoie (et son accent québécois tout à fait à-propos), qui nous accompagne durant la pièce, clarifie le cadre spatio-temporel des scènes et ajoute une touche d’humour par son jeu. La troupe évite l’écueil du mélo grâce à un jeu sobre et équilibré, qui met d’autant mieux en valeur l’aspect émotionnel de la pièce. Laetitia Rodrigues est particulièrement touchante dans son interprétation de Loup, face à la révolte de laquelle on ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de tendresse. Dans une pièce longue malgré les coupes (environ deux heures et quart) la mise en scène (avec l’ajout de musique), mais surtout le dynamisme des acteurs, offre une représentation rythmée et leur complicité palpable nous renvoie à la magie du théâtre.

Encore un grand bravo à toute la troupe, qu’on espère pouvoir revoir bientôt!

Anaïs Rouget

Infos pratiques : http://festivalcommedia.ch/film/forets/

Mise en scène : Eric Eigenmann

Lumières et régie : Claire Firmann
Scénographie et costumes : Natacha Jacquerod
Ass. mise en scène et direction d’acteurs : Sylvie Jehan

Distribution par ordre alphabétique :

Achille Volant : Lionel Pralong
Aimée Lambert : Alice Rey
Albert Keller : Mathilde Coquillat
Alexandre Keller : Thomas Cornaz
L’annonceuse : Diane Auberson-Lavoie
L’aviateur : Diane Auberson-Lavoie
Baptiste : Thomas Cornaz
Charlotte : Daisy Vicente
Douglas Dupontel : Christophe Roux
Edgar Keller : Lionel Pralong
Edmond Keller, dit le Girafon : Christian Seoane
Hélène Keller : Gizem Yurtseven
Jeanne Keller : Daisy Vicente
Dr. Jeremy Freedman/Dr. Him : Gizem Yurtseven
Léonie Keller : Laura Deconche
Loup : Laetitia Rodrigues
Luce Davre, alias Luce Brouillard : Camille Fellrath
Lucien Blondel : Christian Seoane
Ludivine Davre, alias Ludivine Brouillard : Feza Tankut
Marie Keller : Dina El-Ariss
La notaire : Laura Deconche
Odette Keller, née Garine : Dina El-Ariss
Sarah Cohen : Chloé Zufferey

[1] (Re)lisez l’excellent article de Fabien Imhof 

[2] Loup est accompagnée pendant son enquête d’un paléontologue, railleusement pantalogue.