Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, ils sortent un peu de leur terrier pour vous proposer cinq critiques, rédigées dans le cadre d’un atelier d’écriture donné au sein du BA7 de français moderne et des Activités Culturelles.

Comme la semaine passée, découvrez cinq critiques, cinq avis, cinq bouquins… à dévorer sans tarder !

L’actualité par les chats

(une critique de Cora Dobers)

Bastet est une jeune chatte dont la servante, Nathalie, vit en plein cœur de Paris. Son but dans la vie : la communication inter-espèces. Un jour, elle fait la rencontre de son voisin de palier, Pythagore, un siamois muni d’une clé USB implantée dans le crâne, résultat d’une expérience en laboratoire. Cette clé lui donne accès à toute la connaissance humaine. Seulement, plus Bastet en apprend sur le monde qui l’entoure, plus celui-ci s’effondre autour d’elle, tout d’abord à cause du terrorisme, puis de la guerre civile qui en résulte.
Malgré une apparente naïveté, ce livre n’est pas à mettre entre les mains d’un enfant de dix ans. En réalité, le nouveau roman de Bernard Werber, auteur à succès, notamment des célèbres Fourmis, aborde des sujets destinés à un public averti. Même si les chats sont les protagonistes, la critique est portée sur le monde des humains, en train de faire marche arrière. Vue à travers les yeux des chats, l’actualité est perçue avec plus de détachement, la cruauté humaine semble plus lointaine mais plus barbare. Il devient alors évident que les hommes souffrent, tout comme Bastet, de l’incapacité de comprendre les êtres vivants qui les entourent et de s’en faire comprendre. Et que c’est précisément de là que naissent tous les conflits.

Référence : Bernard Werber, Demain les chats, éd. Albin Michel, 2016, 308 p.

Roulez jeunesse !

(une critique de Thomas Cornut)

Hervé Giraud tient le lecteur au bout de sa plume comme un enfant son ballon à l’hélium au bout d’une ficelle : on flotte paresseusement au-dessus de l’ouvrage, promené par une écriture laissant à la fois le temps et l’espace nécessaires pour divaguer et, bien que mince, le lien qui nous garde la tête penchée sur les pages n’en est pas moins solide.
Le secret tient à l’étonnante simplicité d’un style qui, au fil des douze tableaux du roman, se révèle sobre et perspicace, même si on lui reprochera ici ou là son manque de rythme. Ainsi, si l’on entre dans le livre avec aisance, qu’on le parcourt avec plaisir et qu’on en ressort avec un doux sourire aux lèvres, il s’en faut parfois de peu qu’on ne le referme par manque de fébrilité. Toutefois, la frénésie du lecteur n’est sans doute pas le but recherché par Hervé Giraud lorsqu’il campe dès le premier chapitre un jeune héros gentiment branquignol, aux rêves aussi hétéroclites (allant du simple porte-mine au grand amour) que sa vie est disparate, et dont il apparaîtra que le parcours coïncide parfois étrangement avec celui de l’auteur…
Ce dernier fait plutôt le pari réussi d’un coup de projecteur sincère, précis et truculent sur l’adolescence d’un gamin ordinaire, le tout coloré d’un lyrisme très à-propos. Au fil de ses descriptions affûtées, Le pull où j’ai grandi ne manque pas de rappeler à chacun ses propres frasques de jeunesse, ainsi que les rencontres qui jalonnent toute vie : du maître-nageur désenchanté à l’archétypique patron de bar en passant par des amis de tout poil et, surtout, des filles… C’est à bien des égards un road trip cathartique ainsi qu’une belle invitation au voyage que nous offre Hervé Giraud.

Référence : Hervé Giraud, Le pull où j’ai grandi, éd. Thierry Magnier, 2016, 129 p.

Bad Review

(une critique de Romain Deshusses)

Bernard est un garçon atypique. Frisant l’autisme, il se plonge dans le monde des nombres, qui le fascine, voire l’obsède. Rédigé sous le point de vue de sa mère, Hélène, qui surnomme son fils unique Badadia, le texte raconte la destinée prestigieuse de cet enfant que tout sépare de sa mère. Né dans un village du canton de Vaud, il va peu à peu s’éloigner d’elle, jusqu’à la séparation totale. Bad est un livre dont la réflexion porte sur des thèmes comme l’absence, la différence, la solitude et l’attente. Autant d’objets qui vont former l’essence du propos de la narratrice.
Bad est le cinquième roman de Daniel Fazan. Selon son propre avis, l’écrivain aurait achevé son œuvre en trois jours. Malheureusement pour le lecteur, cette rapidité d’exécution pourrait être la cause du manque d’aboutissement de ce livre. Il est en effet difficile de croire à l’histoire proposée par Daniel Fazan, la faute à des personnages, et surtout une narratrice, qui offrent des profils intellectuels trop peu profonds et incohérents. Il est hélas possible de confondre la voix de l’écrivain avec celle de ses personnages, ce qui nuit gravement à l’immersion diégétique. L’auteur semble même oublier des éléments narratifs au fil du texte qu’il construit : par exemple, l’étoile que se tatoue le jeune Bad lors de ses 8 ans sur le front (!), anecdote mentionnée dès l’introduction du livre et qui ne se manifeste absolument plus sur les 130 pages à suivre.
Bad est donc un livre qui, malgré toute la sympathie que l’on peut lui porter, peine à convaincre.

Référence : Daniel Fazan, Bad, Olivier Morattel Éditeur, 2015, 136 p.

Terrorisme à contre-courant

(une critique de Fanny Scuderi)

Avec Marche, arrêt, point mort, publié en 2007, Laurent Trousselle signe son troisième roman. L’auteur nous plonge dans un thème d’actualité, le terrorisme, qu’il traite cependant d’une manière originale. Qui, à Zurich, pourrait croire que l’auteur des attentats vient d’un milieu aisé et qu’il est un descendant d’un ancien conseiller fédéral ?
Ancien alpiniste de haut niveau, privé de sa passion suite à un accident qui le laisse presque paraplégique, le narrateur anonyme vit isolé et déteste ses contemporains. Sa haine contre la décadence de la société le pousse à commettre des meurtres de sang froid. L’auteur nous invite à plonger dans la vie sans empathie de ce personnage qui entre en guerre contre le monde. Loin des clichés, il fait le pari de nous livrer une histoire originale.
Particulière par le fond, l’œuvre l’est aussi par sa forme. L’écrivain fait des choix stylistiques étonnants : des encadrés explicatifs et de nombreuses parenthèses jonchent les pages. Ces effets de style rendent la lecture tantôt ludique, tantôt désagréable. Au fil du récit, le personnage principal semble manquer de cohérence face à ses actes outrancièrement violents. Le dénouement, prévisible, peine à convaincre alors qu’un élément narratif attend la fin de la dernière page pour se dévoiler. Cette ultime pirouette rend finalement les intentions de l’auteur difficiles à appréhender.

Référence : Laurent Trousselle, Marche, arrêt, point mort, éd. Faim de Siècle & Cousu Mouche, 2007, 200 p.

Quelques grains de sel dans une machine bien huilée

(une critique de Arthur Weiss)

Avec son deuxième roman, Fabien Feissli nous emmène prendre le large à bord d’un porte-conteneurs de la marine marchande suisse, dans l’univers à la fois viril et sordide des matelots isolés en haute mer. Dans ce contexte original, propice au huis-clos policier, Florent Daubin, un jeune matelot lausannois, se retrouve confronté à une série de meurtres, lui qui a embarqué pour fuir une sombre affaire de viol et d’homicide qui lui colle à la peau.
Si la construction de l’intrigue est convaincante, et les mécanismes du roman à suspense bien maîtrisés, on reprochera cependant à l’œuvre une construction très attendue, qui obéit strictement aux exigences du genre, sans parvenir totalement à surprendre le lecteur par son dénouement. Par ailleurs, les personnages secondaires manquent cruellement de soin et de réalisme, donnant à l’ensemble un mauvais goût de caricature. Un effet qui contraste avec celui produit par un décor naval très immersif : l’ambiance oppressante qui entoure les marins et leurs labeurs est très bien rendue, apparemment documentée et précise. En eau salée laisse donc une impression mitigée, que ne parviennent pas à rattraper un style peu prononcé (bien qu’adapté au dynamisme du genre), ni la tentative de portrait psychique de l’ancien repris de justice persécuté.
En revanche, et c’est certainement le but premier recherché par l’auteur suisse, le voyage proposé et l’énergie du roman sauront, sans aucun doute, divertir les grands consommateurs de polars.

Référence : Fabien Feissli, En eau salée, éd. Cousu Mouche, 2015, 310 p.