En parallèle de Cold Blood, le Théâtre de Carouge – Atelier de Genève présente une création autour du Chant du cygne d’Anton Tchekhov, jusqu’au 11 février prochain.

Le Chant du cygne, c’est l’histoire d’un acteur, Vassili Vassiliévitch Svetlovidov qui, après avoir bu quelques verres de trop, se retrouve seul sur scène, en pleine nuit. Bientôt rejoint par son souffleur, Nikita Ivanytch, qui dort sur place, les deux compères se retrouvent à discuter du théâtre, de la carrière du comédien, de ses heures de gloires, de ses amours aussi… Récitant des tirades issues de ses plus grands succès, il les réinterprète dans ce qui sera son chant du cygne.

Tchekhov qualifiait sa pièce de « plus petit drame au monde ». Dans cette création signée Robert Bouvier, c’est un petit bijou de comédie qui nous est présenté. Une comédie à la fois drôle et émouvante, dans laquelle Roger Jendly est impressionnant de sincérité.

Dans la version de Robert Bouvier, Le Chant du cygne devient une véritable mise en abyme du théâtre. Au milieu d’une réplique, Vassili s’arrête subitement et s’adresse au public en s’excusant d’avoir oublié son texte. Le quatrième mur tombe, et on ne sait plus trop bien si c’est le personnage ou l’acteur qui s’adresse à nous. Un peu des deux sans doute, le personnage étant lui-même acteur…

Tchekhov faisait réinterpréter à Vassili nombre de ses anciens rôles : Boris Godounov, Othello, Hamlet, Le Roi Lear… Si Robert Bouvier en reprend certains, il ajoute également d’autres œuvres, pour donner une nouvelle signification au texte du dramaturge russe. On pense par exemple à un extrait des Scènes de la vie d’acteur de Denis Podalydès, dans lequel il explique comment il a appris à mémoriser une réplique sur laquelle il butait. À travers ces tirades, c’est une véritable réflexion sur le théâtre et le métier d’acteur qui est proposée : de la manière d’appréhender un rôle à la place du théâtre dans la société, en passant par le rapport entre un comédien et son public, c’est tout un monde qui est interrogé. Là où Tchekhov et Bouvier réussissent un véritable tour de force, c’est qu’ils parviennent à passer par tous les type de théâtre : des pièces antiques, classique, shakespeariennes, russes ou, dans un registre plus moderne, une comédie musicale qui n’est pas sans rappeler Broadway.

Si bien que le public est par moments un peu perdu : est-on dans Le Chant du cygne, dans une adresse au public, dans une autre pièce ? À quels moments le texte original est-il respecté ? À quels moments est-on dans la création de Robert Bouvier ? Si cette incertitude peut parfois dérouter, elle n’en demeure pas moins la clé de cette mise en abyme : l’un des rôles du théâtre n’est-il pas de tromper le spectateur, de lui faire croire ce qu’il voit, tout en sachant que c’est une fiction ? C’est ici un point particulièrement réussi.

Le Chant du cygne ne serait rien sans ses deux formidables acteurs que sont Roger Jendly et Adrien Gygax. Le premier est particulièrement émouvant dans son rôle de Vassili. Lui-même âgé de bientôt 80 ans (il les fêtera en mars) et auréolé d’une carrière aussi longue que brillante, il incarne à merveille ce glorieux comédien qui arrive en fin de parcours. La réflexion qu’il tient sur la vieillesse, sur son histoire résonne comme un hommage à tous les grands acteurs qu’on a pu voir, qu’on voit encore ou qui nous ont malheureusement quittés. Mais il n’y a pas que de l’émotion et de la tristesse, bien au contraire. La complicité sur le plateau avec Adrien Gygax, qui campe un Nikita bien plus jeune que l’original est également à souligner. Le contraste entre les deux personnages, entre leurs méthodes d’apprentissage et leur parcours rend la confrontation souvent comique, parfois touchante. Tous deux se parlent, se confient, parfois se disputent quelque peu, mais toujours avec une grande tendresse.

Le Chant du cygne, c’est au final un beau message sur la culture, sur le théâtre, sur la vieillesse aussi, sur les rapports humains. Une belle bouffée d’oxygène dans un climat quotidien parfois très lourd.

Infos pratiques :

Le Chant du cygne d’Anton Tchekhov, création originale de Robert Bouvier, du 11 au janvier au 11 février 2018 au Théâtre de Carouge

Coproduction Compagnie du Passage, Théâtre de Carouge – Atelier de Genève

Avec Roger Jendly et Adrien Gygax

http://tcag.ch/saison/piece/le-chant-du-cygne/notag/

Photos : © Fabien Queloz