Le chemin est saturé d’une foule de personne. Comme chaque jour depuis des années, des silhouettes informes, impersonnelles, semblables, déambulent dans cette rue interminable.

Je clopine en piétinant les pieds des passants. Un homme aux cheveux d’un noir troublant, m’interpelle. J’accélère le pas, baissant la tête pour qu’il ne puisse pas me reconnaître. Non, je ne veux pas qu’il puisse distinguer mon visage. Je refuse d’être reconnue, plus jamais. Je crains que l’on m’accoste. Mon cœur se serre, comme une main qui s’agrippe et m’attire vers le sol. Je ne sais pourquoi, je ne pourrais l’expliquer, mais j’ai peur. J’ai été bien trop sollicitée aujourd’hui : au travail, dans le métro, à la cafétéria ce midi, dans l’ascenseur tout à l’heure. On me regarde, m’observe, m’occulte, me piste. On essaie de troubler mon esprit, je le sais, je le sens. Je me sens pourchassée, pourchassée par l’angoisse d’un groupe qui me suit, qui cherche à me nuire.
Je marche d’un pas cette fois-ci plus décidé. J’aperçois des silhouettes qui me fixent, de nouveau, encore et encore. Ma respiration s’accélère, se fond dans l’atmosphère bruyante du quartier. Des bruits de pas, des cris, des hurlements graves, puis plus aigus. Les sonorités résonnent dans ma tête, comme un tourbillon de mélodies déstructurées. Je cherche le calme en baissant la tête, je cherche l’inoccupé en baissant les yeux. Je ne peux distinguer les minutes, les rues, ni même les éléments prosaïques qui m’entourent. La foule me bouscule, m’insulte, m’aboie des injures. Je le sais, je le sens. Un hurlement soudain se précipite à la sortie de mon corps. Je me sens mal, oppressée, accablée, essoufflée.
Une femme, fournie de cheveux d’un blanc poivré me lance des mots poignants, qui, sur le moment, me laissent pleinement indifférente.
Peut-être l’ai-je percutée ?
Je ne sais pas, je ne veux plus savoir. Peu importe, peu importe les règles de cette société. Je suis dans une bulle, follement enfermée. Les murs des immeubles de mon quartier semblent s’approcher de moi, se serrer, afin de ne me laisser plus qu’un minuscule passage, un chemin étroit qui ne sera bientôt plus. La peur m’envahit, la foule m’emporte. Je me remémore incessamment les paroles de ma sœur qui soutient vouloir m’aider, celles de mon médecin, de ma mère, de mon frère, de la caissière tout à l’heure. Le bruit agressif de la sonnette de mon appartement.
Je veux que l’on me laisse, que l’on m’abandonne. L’abandon ? Un mot effrayant, dit-on.
J’y suis, j’arrive devant la porte de mon appartement, le calme parvient à mes oreilles, je m’apaise doucement. Puis, un son retentit, plus fort encore qu’auparavant, pénétrant, ensanglantant mes tympans. Un son répétitif, qui frappe, donne des coups équitables entre mes oreilles et ma cervelle. Je sors mon téléphone, le travail qui m’appelle, un message de Sophie, ma nièce. N’ont-ils pas compris ? Ne veulent-ils pas comprendre ? L’incapacité me traque, m’immobilise. Je réussis tout de même à ouvrir la porte qui me paraît plus pesante aujourd’hui. Le calme s’installe, il revient, je ne veux plus qu’il s’en aille. Je veux qu’il reste avec moi, qu’il me tienne compagnie, comme un corps que je harponne.
Soudain, ce calme assourdissant devient utopique. Il me harcèle, s’infiltre dans mes veines. Je cours dans ma salle de bain, remplit ma baignoire d’eau fraîche ; mon pied corrodant s’introduit doucement. Je ne sens rien, ni même un frisson, ni même une sensation agréable, ni même un soulagement. Rien. Je plonge alors la totalité de mon corps chaud, tremblant, vacillant, intrépide dans cette eau glaciale.
Comment en suis-je arrivée là ? Ma radio s’allume, une voix insupportable pénètre de nouveau dans ma cervelle. Il faut se taire, maintenant ! Dès lors, je plonge ma tête bouillonnante. Plus aucun bruit ne fait surface. Le vide, l’absence, l’abandon. Non, je ne veux pas être abandonnée.
Je n’ai ni froid ni chaud. Je ne ressens aucune douleur, pas même celle de mes ongles qui arrachent la peau de ma cuisse. Je ne respire plus, il me faut sortir la tête de l’eau. Rapidement, pour ne pas atteindre la fin, la fin de mon propre corps. Mais je ne connais pas cette fin, comment percevoir mes limites ? Il le faut, maintenant, si je ne veux pas finir comme ces gens dans les journaux. Ces gens qui périssent seuls chez eux à cause de cette société astreignante. Pourtant, je ne peux plus parvenir à l’idéal dans lequel on veut m’incérer. Et puis, qui veut faire de moi cette femme que je ne suis pas ?
Un rire cynique éclate, un ricanement passionnel. De ma nuque à ma cheville, mon sang se glace. Il faut arrêter ce chaos. Finalement, ne sachant pourquoi je me retrouve devant le miroir de mon salon, dévêtue et trempée. En confrontation avec ce corps meurtri, je réalise que c’est de moi que sort ce son ignoble. Je suis double, en présence d’un clone inconnu. Dois-je me présenter ? C’est la règle dans cette société. Non, il faut se calmer, oublier et recommencer, c’est ce que dit ma voisine. Les éclats de rire se dispersent, tout autant que ceux du miroir. Je traîne mon corps ensanglanté dans la salle de bain.
Adieu à ceux à qui je m’adresse. A lui, à moi, ou peut-être à toi. Oui, toi.

Amélie Chiesa