Dernière pièce du cycle « Soulever la politique », Le voyage de Dranreb Cholb raconte de manière surprenante, à la fois humaine et intelligente, le conflit israélo-palestinien.

Dranreb Cholb (Patrick Le Mauff) est un juif athée. Formule oxymorique s’il en est, c’est pourtant ainsi qu’il se définit lui-même. Durant six jours, il sillonne la Cisjordanie « caché » parmi un groupe de catholiques, avant de rendre visite à sa famille israélienne durant les derniers jours de son voyage. Il y découvre la réalité et le quotidien de la région, des conséquences de l’occupation au mur de séparation, en passant par celui des Lamentations et autres checkpoints. Sous la forme d’un journal qu’il déclame sur la scène, Dranreb fait part de ses observations, ses impressions, ses questionnements. Journal d’un homme déchiré.

Avant de parler des questionnements soulevés dans Le voyage de Dranreb Cholb, il faut d’abord s’intéresser à la mise en scène. Le ton du personnage est toujours le même. Pourtant, Bernard Bloch – qui signe le texte et la mise en scène – parvient à ne pas rendre ce spectacle monotone. Présent lui aussi sur scène, dans le rôle du scribe – il endossera également celui du cousin de Dranreb à la fin – en compagnie du musicien Mikaël Kandelman, il parvient à créer des interactions entre Dranreb Cholb et les différents personnages. Ceux-ci apparaissent sur l’écran placé au fond de la scène : le guide palestinien Toni, le cousin Dov, Yehuda l’ancien soldat et bien d’autres. C’est à-travers ses rencontres que se développe le voyage, que Dranreb comprend ou non certaines choses. Des personnages qui changent sa vie et sa vision des choses. Ainsi, loin de tomber dans une monotonie à laquelle on pourrait s’attendre au début de la représentation, la mise en scène permet, de manière subtile, de créer des interactions et d’instaurer un certain rythme au spectacle. Devant cette sorte de conférence, une question me turlupine cependant : est-ce vraiment du théâtre ?

La réponse importe finalement peu. Ce qu’on retient, c’est le propos de ce texte : un questionnement sur le conflit israélo-palestinien. Loin de ce qu’on peut entendre régulièrement dans les médias ou ailleurs, loin des deux points de vue antagonistes trop souvent répétés, Le voyage de Dranreb Cholb parvient à amener un éclairage nouveau sur ce conflit qui dure depuis bien trop longtemps. Dranreb est déchiré : Juif, mais non-croyant, il côtoie pendant plusieurs jours des catholiques, des Palestiniens, d’autres Juifs… À travers ses rencontres, c’est toute la population d’Israël que découvre Dranreb, et tous les points de vue qui en découlent. Si on ne peut ici faire étalage de toutes les considérations de chacun, une conclusion saute aux yeux : l’absurdité et l’atrocité de cette guerre. S’appuyant, dans chaque camp, sur des arguments purement symboliques, aucun n’entend l’autre. Juifs comme Palestiniens en oublient l’essentiel : ils sont tous humains. Pourtant, ils se livrent une guerre en se battant au nom de… la plupart d’entre eux ne le savent même pas vraiment. Ce que montre Dranreb, c’est surtout l’absurdité du monde : on ne s’écoute plus. Que ce soit dans le conflit israélo-palestinien ou de manière générale, personne ne prend en considération la souffrance de l’autre. La visite de la ville de Hébron est particulièrement éclairante à cet égard. Située en Cisjordanie, elle est le théâtre de multiples affrontements entre les deux camps. Plusieurs massacres y ont été perpétrés (en 1929 et 1994 notamment). Un climat de peur et de tensions y règne en permanence.[1] Je ne m’avancerai pas ici dans plus d’explications, tant la situation est complexe et si bien expliquée par Dranreb et la guide qui fait visiter la ville au groupe. Disons simplement qu’elle illustre bien les souffrances des deux camps, que l’autre ne parvient pas à prendre en considération.

Le voyage de Dranreb Cholb, c’est au final un texte puissant, construit de manière très intelligente, sensible aussi. Un texte qui prend le temps de considérer les arguments des deux camps, leur souffrance, de les exposer sans jamais prendre parti ni désigner de coupable. C’est aussi un texte qui sait montrer où sont les problèmes : pas dans la religion ou les croyances en tant que telles, mais dans les mouvements fondamentalistes qui s’en servent pour soutenir leur propagande. Dranreb compare d’ailleurs Israël et la Palestine à Jacob et Esaü, deux frères de la Bible, rivaux.[2] Dans le conflit israélo-palestinien, les deux camps se comparent à Esaü, le frère lésé. Cette comparaison bien choisie nous fait bien comprendre le manque d’écoute entre les deux camps. Dans cette réflexion sensible et très humaine, Bernard Bloch tente – de manière peut-être utopique ? – de tracer une esquisse de ce que pourrait être le chemin vers la paix.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Le voyage de Dranreb Cholb, de Bernard Bloch, du 14 au 18 novembre 2017 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Bernard Bloch

Avec Patrick Le Mauff, Bernard Bloch et Mikaël Kandelman, et 10 comédiens à l’image : Alain Baczynsky, Jacques Bonnaffé, Lionel Bloom, Anne De Broca, Hammou Graïa, Clément Goethals, Lyasid Khimoum, Françoise Retel, Gloria Sovran, Zohar Wexler.

http://comedie.ch/le-voyage-de-dranreb-cholb

Photos : © Luc Maréchaux

[1] Pour plus d’informations : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/11/13/en-cisjordanie-hebron-concentre-les-violences-et-les-ranc-urs_4809265_3218.html

[2] Pour les details de leur relation : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacob