Dans La route du Levant, Dominique Ziegler confronte un jeune djihadiste et un policier dans un dialogue fort et intelligent. Une pièce pessimiste, sans démagogie et empreinte d’une écriture profondément intelligente à voir au Théâtre du Grütli en ce moment.

Dans un miteux commissariat de quartier, le policier (Olivier Lafrance) amène en salle d’interrogatoire un jeune (Ludovic Payet) issu des banlieues, soupçonné d’organiser son départ vers la Syrie après s’être radicalisé. S’en suit un dialogue d’une heure et demie environ, dans lequel le policier cherche à en savoir plus sur le jeune homme : sa vie, son histoire, sa famille, sa radicalisation, ses projets, qui l’a recruté et convaincu de partir… D’abord peu bavard, le jeune homme se libère de plus en plus et laisse cours à sa parole. Le dialogue de sourd du début laisse place à une véritable discussion, un argumentaire entre les deux hommes, qui expliquent leur point de vue à tour de rôle.

La force de ce dialogue est de ne pas être démagogue. Il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Représentative de la réalité, la pièce est loin du conte de fées. Alors que chacun apporte ses arguments, le jeune djihadiste affiche son dégoût de la société capitaliste – française en l’occurrence – et son envie d’un idéal ailleurs, à Cham. Dépeignant un paysage fortement négatif de la société, on ne peut nier que ce qu’il dit est vrai. Les dérives de la société, l’inégalité des chances selon l’origine, l’intolérance, rien n’est faux dans ce qu’il dit. C’est ce qui fait la force de son discours. Pourtant, on ne peut lui donner entièrement raison. La vision qu’il a du monde est biaisée, orientée. Endoctriné, on ne lui a montré que les mauvais aspects de la vie qu’il mène. Jeune homme issu des banlieues, après avoir fait un séjour en prison pour un délit mineur, il était une victime toute désignée pour les recruteurs d’un Islam radicalisé. Il n’est pas le « méchant barbare » que l’on pourrait imaginer. Dominique Ziegler, dans la finesse et l’intelligence d‘écriture qu’on lui connaît, est parvenu avec brio à montrer la détresse du jeune homme, à l’image de ceux qui se radicalisent. La faute ne peut pas leur être entièrement imputée…
En face de lui, le policier n’est pas le « gentil français ». Alcoolique, il ne parvient pas toujours à contrôler ses accès de colère. Essayant de montrer à son vis-à-vis que la vie peut être belle et qu’il peut s’en sortir, on perçoit, face au discours antagoniste, un ton désabusé. Il doit bien reconnaître que la société n’est pas aussi bonne qu’il aimerait le croire et le montrer.

Chacun est donc partagé entre pessimisme et optimisme. Si le policier veut croire en un salut dans la société, il est pessimiste à l’égard de la solution radicale proposée par son opposant. De l’autre côté, le jeune homme n’a plus d’espoir pour la société dans laquelle il vit et présente une vision idéalisée de la Syrie où il veut se rendre, « la terre de Cham », où il prétend vouloir vivre et fonder une famille.

Dans cette pièce, on l’aura compris, tout n’est pas tout noir ni tout blanc. Bien que dégoûté par cette société dont il n’attend plus rien, le jeune homme se radoucit quand on évoque ses parents. Alors qu’ils l’ont rejeté, suite à des altercations avec sa sœur, il reconnaît que ce sont « des gens biens ». Il les aime. Lorsqu’il le dit, sa voix tremble, preuve de son émotion et de sa sincérité… Pourtant, malgré cette touche d’espoir la fin du spectacle, surprenante, n’en reste pas moins pessimiste. Nous ne la raconterons pas ici. Chacun se fera son opinion. Certains ne seront certainement pas convaincus. On ne peut toutefois nier qu’elle pose un certain nombre de questions sur ce qui se passe réellement derrière la lutte contre le terrorisme, ce que le grand public ne sait pas, ce qu’on nous cache, ce qui pourrait arriver si la lutte doit s’intensifier.

Avant de conclure, il faut encore relever la magnifique performance des deux comédiens, qui parviennent tous deux à incarner leur rôle dans un réalisme impressionnant. À cet égard, soulignons le travail d’Olivier Lafrance qui a dû remplacer Jean-Philippe Ecoffey au pied levé. Il n’a eu que douze jours pour apprendre le texte et répéter. La masse de travail a été énorme et cela donne encore plus de crédit à sa performance. En face de lui, Ludovic Payet a su assimiler l’accent, l’attitude et la gestuelle du jeune de banlieue, transmettant tout cela avec un ton extrêmement naturel. On oublie ainsi bien vite qu’on est au théâtre. On a rapidement l’impression d’assister à un véritable interrogatoire, dans tout ce qu’il a de dur et de complexe.

Il faut saluer le travail de Dominique Ziegler et de toute sa troupe pour ce petit bijou qui s’inscrit dans un contexte compliqué. Il a su montrer une réalité bien actuelle, dans tout ce qu’elle a de complexe, de profond et d’horrible. Sans apporter de solution, de réponse concrète, sans tomber dans la démagogie, Dominique Ziegler montre une vision crue de la réalité, sans filtre. Une pièce dure, dont on ne ressort pas indemne et surtout, surtout, qui pose les questions qu’il faut.

Fabien Imhof

Infos pratiques : La route du Levant, écrit et mis en scène par Dominique Ziegler, du 15 janvier au 4 février au Théâtre du Grütli.

http://grutli.ch/Spectacles/view/93#.VqSlKlK8D7w

Crédits photo : Alex Kurth