Article publié initialement sur Points de vue : http://www.pointsdevue.ch/

Notre partenariat avec Points de vue débute avec le sujet du mois : le don d’organes. Cette fois, c’est Alice Mangili et son approche historique que nous avons choisi de publier.

Il arrive régulièrement que certaines personnes expliquent leur refus du don d’organes pour des raisons religieuses. Cette décision est étonnante lorsque l’on sait que les trois grandes religions monothéistes parlent en faveur du don d’organes.

Donner une partie de soi – de son vivant ou après sa mort – est une question délicate qui touche différents niveaux de la réflexion humaine. Même si aujourd’hui les sociétés ne sont majoritairement plus dominées par les religions, ces dernières restent tout de même un point de repère important pour un grand nombre d’individus, principalement autour des questions éthiques et morales. Mais quelles sont les positions prises par les grandes religions face au don d’organes ? Sont-elles en avance, en retard ou en accord avec les mentalités ?

En 2012, selon les sondages de Swisstransplant, un quart des personnes opposées au don d’organes le sont pour des raisons religieuses[1]. Ce refus est généralement justifié par la croyance en la sacralité du corps. On refuse son morcellement : « le corps de l’individu, forme divine, doit revenir à Dieu, tel qu’il a été créé »[2]. Un certain scepticisme face à la médecine fait surface ; on se méfie des médecins qui tentent de se mettre à la place du créateur. Et pourtant, les trois grandes religions monothéistes se prononcent en faveur du don d’organes. Elles mettent, en effet, en avant l’importance de sauver une vie.

Pour la chrétienté tout d’abord, le don d’organes est un acte de générosité. Du côté catholique, c’est le pape Pie XII qui appelle en premier à l’accepter en 1956 (il parle principalement du prélèvement de la cornée). Les différents papes, également, ont successivement parlé en faveur du don d’organes. La Commission sociale de l’Épiscopat français, quant à elle, lance un appel en 1996 : « L’Église catholique comprend qu’on puisse hésiter à consentir à des prélèvements après la mort sur son propre corps, et plus encore sur celui d’un proche parent. Mais elle voit dans le don de tissus ou d’organes, dans la mesure où il est décidé librement en esprit de solidarité avec ceux qui souffrent, une des formes les plus éloquentes de la fraternité humaine »[3]. Les Protestants partagent cette réflexion et soulignent l’impérative gratuité du don.

Les musulmans quant à eux ne reconnaissent généralement pas la mort clinique comme une mort réelle. Pour une partie de l’Islam en effet, le cœur est le centre de la vie et le lien entre le corps et l’esprit. Tant qu’il bat, la vie est là. Il est, de plus, interdit de mutiler le corps, création divine. Le don d’organes semble alors compromis. Mais l’ancien imam de Genève Ibram Youssef relève un point important à l’occasion d’une interview accordée à Swisstransplant : « Le corps ne nous appartient pas. Mais il nous appartient de le gérer de la meilleure manière. Tout don d’organe est autorisé s’il ne porte pas atteinte à la vie du donneur. Après la mort, il n’y a aucune restriction en islam. C’est alors presque une obligation d’être donneur pour perpétrer la vie, donner une autre chance à quelqu’un »[4]. Précisons en outre qu’après une recherche menée au sein de l’Académie Islamique de Jurisprudence, le sixième point de la résolution affirme qu’il « est permis de prélever un organe d’un mort pour le greffer dans le corps d’une personne vivante dont la survie dépend de cette opération, ou quand celle-ci est nécessaire pour assurer une fonction essentielle de son corps, à condition d’obtenir l’autorisation du défunt ou de ses héritiers après sa mort ou l’accord de l’autorité musulmane, si le défunt est un inconnu sans héritiers ».

Le cas du Judaïsme est quelque peu plus complexe. Il est en effet totalement autorisé de transplanter un organe ou des tissus d’un être vivant à un autre (avec l’accord des deux personnes et si la vie du donneur n’est pas en danger). Le prélèvement d’organes sur un individu décédé pose quant à lui problème. Il faut, de fait, passer trois interdits : on ne peut tirer profit d’un cadavre, le cadavre ne peut être mutilé, le cadavre doit être enterré. Depuis les années 1980 toutefois, le judaïsme accepte de plus en plus les prélèvements d’organes sur des personnes décédées – malgré le fait que certains rabbins s’y opposent encore, voyant dans cette pratique une désacralisation du défunt. On considère de fait que sauver une vie peut supplanter toutes les lois hébraïques.

Nous constatons ainsi que les représentants des trois religions monothéistes privilégient le droit à la vie à l’interdiction du morcellement du corps. Les religions se montrent ici ouvertes et en accord avec leur temps. Ce sont certains croyants eux-mêmes qui manifestent de la réticence et de la peur envers le don d’organes. Ce décalage – inhabituel – reflète la complexité du sujet. Le don d’organes soulève des questions fondamentales chez l’homme, et dont les réponses peuvent entrer en contradiction avec certaines valeurs ou croyances. Accepter le don d’organes n’est-ce pas, finalement, accepter sa propre mort ?

                                                                                                            Alice Mangili

Bibliographie

Bertrand-laborde, Yolande, « Don d’organes et chrétienté », in Collectif Don d’organes [en ligne], http://www.collectifdondorganes.org/-Religion-et-Don-d-organes- . Consulté le 17 juin 2017.

Bertrand-laborde, Yolande, « Don d’organes et Islam », in Collectif Don d’organes [en ligne], http://www.collectifdondorganes.org/-Religion-et-Don-d-organes- . Consulté le 16 juin 2017.

Bertrand-laborde, Yolande, « Don d’organes et Judaïsme », in Collectif Don d’organes [en ligne], http://www.collectifdondorganes.org/-Religion-et-Don-d-organes- . Consulté le 17 juin 2017.

Fleury, Pascal, « Le don d’organes passé sous le scalpel des grandes religions du monde », dans Le Courrier, le 29 octobre 2012.

Waissman, Renée, « Le « don d’organes » : représentations sociales du corps et sensibilité religieuse (Commentaire) », in Sciences sociales et santé, vol. 18, n°1, 2000, pp. 71-74.

Waissman, Renée, Le don d’organes, PUF, 2001.

[1] Selon l’article de Pascal Fleury dans Le Courrier du 29 octobre 2012.

[2] Témoignage d’un jeune homme, M. E … dans l’ouvrage de Waissman, Renée, Le don d’organes, PUF, 2001, p. 81.

[3] http://www.eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/science-et-ethique/prelevements-et-greffes-dorganes/372960-le-don-dorganes-une-forme-eloquente-de-fraternite/ Consulté le 18 juin 2017.

 

[4] Article de Pascal Fleury dans Le Courrier du 29 octobre 2012.