Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Magali Bossi vous propose une enquête et de l’égyptologie, avec Le Jugement de Seth de Rachel Maeder. Un polar à découvrir chez les éditions Plaisir de Lire !

« Le silence était total. Je m’approchai doucement, luttant pour ne pas tomber à chaque pas. Il était là devant moi, le corps brisé en mille morceaux, une mare de sang coulant sur les rails. La mort dans toute son infamie, dans toute sa splendeur. » – p. 10.

Université de Genève, bâtiments des Bastions. Qui a tué Adrien Meyer ? Ce brillant chargé de cours au sein du Département d’égyptologie, apprécié de ses collègues et de ses étudiants (quoique peu porté vers l’enseignement et préférant la solitude des bibliothèques…) a été retrouvé dans une salle d’archives… écrasé entre deux compactus ! Le meurtre, sanglant, ébranle les Bastions.

Spécialiste des Hyksôs de la XVe et XVIe dynasties en Basse et Moyenne-Égypte, Adrien était pourtant un type sans histoire. Chercheur passionné, au quotidien plutôt routinier (maison-bibliothèque-bureau, bureau-bibliothèque-maison), il partageait sa vie avec Jorge, son compagnon, quelques rares amis et le professeur Fioramonti, un ponte de l’égyptologie aussi efficace que désagréable… Que penser, alors, de ce sinistre assassinat ? Il n’en faut pas plus pour intriguer Michael Kappeler, archiviste à l’Université et ami d’Adrien. Puisque l’enquête piétine et que la police n’avance pas, il se décide à prendre un peu les choses en main. Furetant dans les bibliothèques et les couloirs des Bastions, ce sympathique trentenaire, un peu porté sur la bière et l’ironie mordante, découvre des indices intrigants : un étudiant un peu trop zélé, un carton d’archives disparus, une mystérieuse traduction… il n’en faut pas plus pour éveiller son intérêt !

Accompagné de Jorge, il lui faudra faire face aux officiers de police chargés de l’enquête – et au premier chef, la séduisante inspectrice Jeanne Muller, qui ne sait pas vraiment si elle doit suspecter ou pas cet archiviste bien curieux… De salles d’interrogatoire en salles de séminaire, de bars enfumés en rues genevoises, ces deux-là auront bien des fils à démêler pour élucider ce meurtre et lever le voile sur les secrets des Hyksôs ! Car Seth n’est pas loin et son jugement peut être terrible…

« Constatant que les étudiants ne pouvaient plus rien apporter à l’enquête, Castiglioni et Muller décidèrent de prendre un noir bien serré au Landolt, de l’autre côté de la rue de Candolle, au rez du bâtiment où Fioramonti avait son bureau. Ils s’installèrent à une table tout en jetant un rapide coup d’œil autour d’eux. On y trouvait des groupes d’étudiants, mais également quelques professeurs aux cheveux ébouriffés de scientifiques en goguette. Castiglioni se sentait fatigué par cette ambiance de douce folie. Tous ces lettreux, pensait-il, pas même capables d’apprendre un vrai métier, n’étaient qu’un ramassis d’idéalistes béats (au mieux), à moins qu’on ne puisse les qualifier de je-m’en-foutistes professionnels. » – p. 79.

Avec Le Jugement de Seth, la Lausannoise Rachel Maeder signe en 2012 son premier roman. Ayant obtenu un master en Égyptologie et Histoire des religions à l’UNIGE en 2004, elle place tout naturellement son intrigue dans un décor connu. Le lecteur lettreux, pour peu qu’il soit familier des couloirs des Bastions et des bibliothèques de l’Aile Jura, la suivra avec plaisir dans ses descriptions – tant au niveau des lieux que des personnages ! Bibliothécaires, professeurs, étudiants, assistants, archivistes et bien d’autres : c’est tout le petit monde qui fait la Faculté des lettres qui se découvre ici, peint tantôt avec humour, tantôt avec sarcasme.

Des personnages aux caractères bien trempés, voilà ce qui fait le sel du Jugement de Seth. Le héros (Michael) n’en est pas vraiment un : avec sa tendance à la paresse, son entêtement crasse et son côté Don Juan, c’est plutôt un type normal qu’on a plaisir à suivre. Face à lui, l’inspectrice Muller en voit de toutes les couleurs, entre des collègues machos (dont l’insupportable Castiglioni !), un supérieur irascible… et un suspect têtu, bien difficile à gérer ! Le professeur Fioramonti est également décrit sans complaisance : on retrouve chez lui le narcissisme du chercheur qui a connu des heures de gloire (hélas révolues), et qui aujourd’hui s’appuie sur ses assistants pour faire tout le boulot… clin d’œil ou non ? Rachel Maeder ne le dit pas, en tout cas.

Si la résolution de l’affaire est amenée un peu vite dans les dernières pages (le lecteur habitué de polars aurait sans doute préféré un développement plus long, un coupable un peu moins évident…), le rythme rapide du Jugement de Seth séduit : on se retrouve rapidement emporté sur les traces de Michael, pressé comme lui de trouver le coupable. On regrettera peut-être un style un peu simple – avant de se rappeler que ce n’est pas toujours le gage d’une bonne enquête. Au final, Le Jugement de Seth tient ses promesses, en faisant voyager son lecteur dans le quotidien parfois nébuleux des spécialistes et passionnés d’égyptologie… À lire, pour se faire une idée !

Références : Rachel Meder, Le Jugement de Seth, Lausanne, Plaisir de Lire, 2012.

Photos : ©Magali Bossi (banner), © Plaisir de Lire (couverture)