L’union des petites-gens pourra-t-elle ébranler la puissance de Monseigneur ? Le Mariage de Figaro place les oubliés sur le devant de la scène et interroge leurs chances de faire basculer un pouvoir au cadre ferme mais au fond douteux, du 20 février au 11 mars 2018 à la Comédie de Genève.

Le metteur en scène et comédien Joan Mompart pose, en grande pompe, le décor d’une comédie du XVIIIème siècle et stimule, en quelques mouvements, notre fibre du rire. Au château d’Aguas-Frescas, à Séville, on sent les vibrations du flamenco et des talons qui claquent le sol. Le comte tape du pied tel un étalon fougueux, tandis que des coiffures de style rococo, plus extravagantes les unes que les autres, gravitent autour de lui. Des costumes de velours satiné ou de tulle souple et pailleté se distinguent sur fond de taffetas d’un gris chatoyant et un musicien, au nez aussi étendu que son talent, étrille les cordes d’un violoncelle sur des airs de Haendel.

Les drapés, les frisotis et autres colifichets participent de la façade baroque et brillante mais, en 1771, on oriente l’attention du public différemment. L’Encyclopédie de Diderot donne d’ailleurs place aux métiers des petites-gens. C’est ainsi que le drame, qui traite de la vie de tous les jours, évince peu à peu les nobles de la première place. Les fiancés Figaro et Suzanne dévoilent leur quotidien en arpentant la scène à la recherche de la meilleure place pour leur grand lit – un clin d’œil délicat à cette période historique où le débat sur un système de mesure universel était très présent.

Le comte, à quelques aunes de la chambre nuptiale, souhaite faire valoir son droit de cuissage sur le sexe dit faible, bien qu’aboli peu de temps auparavant. Suzanne, une femme, mariée récemment sous son toit, devra le rejoindre dans le jardin et ce, en pensant à son Figaro, envoyé en tant qu’ambassadeur au pays des « God-dam », en Angleterre. L’injustice pèse sur les épaules du jeune valet Figaro, dont la seule ambition est peut-être celle de mener une vie honnête et heureuse. Des voyages à l’étranger pour complaire, des femmes à la condition précaire, humiliées pour conquérir leurs droits… La langue de Beaumarchais évoque des polémiques d’une contemporanéité indéniable, tant de façon poétique et soignée que satiriquement drôle. Joan Mompart hisse en effet le comique de répétition et de situation à son paroxysme: Chérubin, le page aux cheveux d’or nous berce de ses comptines, s’accroche avec émoi au cœur des demoiselles ou s’enferme dans le cabinet de Madame la Comtesse ; Basile, le maître-chanteur aux cheveux hirsutes ne veut point s’abaisser à suivre un pauvre paysan, et la duègne Valentine revendique au Tribunal son droit d’épouser Figaro, avec, comme preuve , son incompréhension équivoque d’une lettre écrite par celui-ci.

La pièce de Beaumarchais offre de multiples monologues aux comédiens, dont le timbre de la voix, le charisme et l’envergure résonnent en nous de façon extraordinaire. Nous assistons en effet à une scène d’exception, où tous les mouvements corporels (déplacement de jambes, regards et jeu des mains) sont passés au peigne fin et créent une ambiance d’époque stylisée. Outre l’aspect comique, les comédiens confèrent au rire toute sa puissance de réflexion et leurs personnages mettent le doigt sur des fissures capables de provoquer l’effondrement de tout le pouvoir du comte. Sous l’aspect moralisateur des répliques, portant sur la place de la femme au sein du couple, le droit de tromper son voisin ou d’extirper des informations à un juge contre une bourse remplie, on dénote en effet l’arrivée des nouvelles idées philosophiques des Lumières.

La pièce annonce un tournant, l’irruption séculaire de la remise en question radicale du pouvoir des puissants. Le temps où les maîtres au port altier et à la démarche énergique dirigent comme bon leur semble, se trouve menacé. Pour le comte, il importe de veiller aux formes : Un tribunal se doit de ressembler à un endroit où l’on examine la loi, bien que, dans les faits, celle-ci soit dans les mains de pantomimes occupée à dicter le moindre mot du comte, Grand Corregidor de Justice d’Andalousie à ses heures perdues. Il lui importe aussi de prêter parfois attention à la comtesse, en se montrant fort et déterminé, même si, l’obscurité venue, il craque et il se jette sur les lèvres croquantes de sa dame de compagnie ou de celle qui accueillera ses ardeurs. Rien ne semble également entraver un faux-débat sur la justice, lorsque les décisions des puissants ont un si grand impact sur le sort de deux valets ou d’une population. En bref, comme le montre le grand miroir posé sur scène, il s’agit de se confronter à soi-même, et de percer le charivari qui s’agite en dessous du déguisement du bienpensant.

Infos pratiques :

Le Mariage de Figaro, de Beaumarchais, du 20 février au 11 mars 2018 à la Comédie de Genève

Mise en scène : Joan Mompart

Avec Élodie Bordas (Suzanne),Juan Antonio Crespillo (Le Comte),Charlotte Dumartheray (Fanchette, un huissier),Marie Druc (La Comtesse),Aurélien Ferrette (Le Musicien),Baptiste Gilliéron (Chérubin,Gripe-Soleil, Double-Main),Joan Mompart (Figaro), FrançoisNadin (Antonio, Brid’oison),Christian Scheidt (Bartholo, Bazile),Christine Vouilloz (Marceline).

Photos : © Marc Vanappelghem