Déroutant, violent, pessimiste. Tels pourraient être les adjectifs employés pour qualifier À deux heures du matin, joué jusqu’au 22 octobre au Théâtre du Grütli.

Dans ce texte très récent présenté pour la première en français, Falk Richter dénonce l’hypercapitalisme, au sein d’une entreprise qui promeut l’hypercompétitivité et la réussite individuelle. Trois hommes et quatre femmes se débattent avec leur solitude et tentent de comprendre ce qui les a fait se perdre en chemin. Il y est question de l’aliénation du monde de l’entreprise, un thème souvent proposé ces derniers temps[1], mais pas que. Chady a décidé de vivre reclus dans sa chambre d’hôtel et de lire Hölderlin, alors que Rosanne tente désespérément de le joindre par Skype. À côté de cela, il y a Agathe, la directrice de l’entreprise à deux doigts du burnout, Anna, qui est enceinte et craint la réaction de sa patronne, Damien, qui tente de revenir à de vraies valeurs en tentant des contacts humains, Jonathan qui hurle sa détresse après sa rupture, ou encore Daniel qui n’en peut plus et veut tuer tous ses collègues. Le lien entre eux : ils font tous partie de la même entreprise qui promeut l’hypercompétitivité aux dépens de tout sentiment humain. À deux heures du matin, ils finissent par se retrouver, victimes et acteurs de cette économie néo-libérale…

L’écriture de Falk Richter est puissante, incisive. Partant du monde de l’entreprise, il dénonce de nombreux travers de la société, qui ne sont autres que les conséquences de tout cela : la perte de soi, l’isolement dû à la technologie, la place de la femme aussi, et tellement d’autres choses… Avec cette plume acérée, il décrit comment le profit a pris le pas sur tout le reste. L’entreprise, décrite comme une grande famille durant l’entretien d’embauche (la toute première scène de la pièce), devient rapidement une machine de laquelle chaque employé n’est qu’un rouage, aisément remplaçable. Pas de place pour les sentiments donc. C’est bien là le centre du propos : chacun porte un nom, chacun est humain, chacun a quelque chose à dire, à hurler, à cracher sur le monde qui l’entoure. On a beau tout faire pour que les émotions soient bridées : le monde est fait d’hommes et de femmes, d’êtres humains qui vivent, qui ressentent. Nous ne sommes pas des machines et si on a souvent tendance à l’oublier, Falk Richter est là pour nous le rappeler.

La mise en scène choisie par Gabriel Dufay est ultra-moderne, comme le souhaite le texte. La technologie est bien présente : ordinateurs, téléphones, guitare électrique… Comme dans la société, sur scène, les personnages ne peuvent se détacher de cette technologie, jamais absente, toujours là, même inconsciemment. On peut aimer ou non cette mise en scène, mais force est de constater qu’il y a un énorme travail, une recherche là-derrière. Parfois dans l’exagération – notamment lorsqu’Agathe crie sur Anne, alors qu’une voix plus posée aurait sûrement fait meilleur effet – ou dans la caricature – ce moment où Chady transforme ses collègues en chiens pour qu’ils aboient et dépècent la directrice – les choix de Gabriel Dufay sont le plus souvent détonants et très efficaces. Quelques beaux moments sont à souligner. On pense premièrement au passage sur le rôle de la femme. Le texte énonce une suite de phrases commençant pas « Je ne suis pas… », d’abord avec des noms de célébrités (stars de télé, politiciennes, actrices…) puis avec des situations du quotidien (« Je ne suis pas une femme qui… »). Tout y passe. Les trois comédiennes se mettent à nu – au propre comme au figuré – devant le spectateur. Un passage très fort qui rappelle d’abord qu’on doit tous être féministe, et qui insiste aussi sur la personnalité de chacun : on est tous différents. Avant d’être une femme, un homme, hétéro, gay, brun, blond, grand ou petit, on est avant tout soi-même. On citera aussi ce passage où Anna s’accroche à une corde et se balance, tentant d’atteindre quelque contact humain, sans y parvenir, dans un moment poétique et dur à la fois. On peut encore évoquer le « pétage de plombs » de Daniel, qui répète « Target the loser kill kill », dans le but d’éliminer tous les perdants, pour qu’il ne reste que les meilleurs. Une métaphore terrible sur le monde de l’entreprise…

On doit encore souligner la présence de la musique, parfois en toile de fond, souvent jouée et chantée sur scène. Un choix très précis de morceaux a été effectué. Les paroles sont toujours en accord avec le propos des comédiens. On citera comme exemples le How to disappear completely de Radiohead quand on accompagne Chady dans sa chambre d’hôtels, le Girls just wanna have fun de Cyndi Lauper à la fin de la mise à nu des trois femmes, ou encore le balancement d’Anna accompagné par Rihanna et Diamonds. Un grand souci du détail donc dans cette mise en scène de Gabriel Dufay…

Ne vous y trompez pas. Si le propos de la pièce est violent, qu’on ressent souvent un malaise, conscient que le portrait de la société qui est dépeint sous nos yeux est certes pessimiste, mais vrai en très grande partie, il y a aussi des moments de légèreté. La présentation de Damien lors de son entretien d’embauche, lui qui est partisan du « Win-win », une philosophie dans laquelle tout le monde est gagnant donne un peu d’air au spectateur au milieu d’une pièce au propos très lourd.

À deux heures du matin, avec des extraits de Sous la glace et Trust, ça dénonce, c’est violent, c’est pessimiste… mais qu’est-ce que c’est bien ! Loin des classiques shakespeariens ou de Molière, c’est une nouvelle vision du théâtre, plus moderne, plus dénonciatrice, que l’association Et après présente là. Un grand moment en forme de catharsis, qui lie les conflits économiques aux rapports amoureux, en montrant toutes les répercussions que cela peut avoir.

Infos pratiques : À deux heures du matin¸ avec des extraits de Sous la glace et Trust, de Falk Richter, du 13 au 22 octobre 2017 au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Gabriel Dufay

Avec Chady Abu-Nijmeh, Jonathan Diggelmann, Agathe Hauser, Rosanne Hucher, Daniel Jeanloz, Anna Krenger, Damien Naïmi

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/150#.WergejtpGUk

Photos : ©Sébastien Marc

[1] On a pu le voir dans Contractions ou plus récemment dans Krach.