Le Parc est une pièce qui présente une situation tout à fait banale : deux femmes promènent leur bébé dans un parc, se rencontrent, s’assoient sur un banc et discutent de tout et de rien. Une banalité qui n’est en réalité qu’apparente…

Lorsqu’on choisit de montrer deux femmes, assises sur un banc, qui discutent, le risque est grand de tomber dans un spectacle totalement statique. Il est toutefois évité avec brio par le texte de Michel Viala et la mise en scène de Claude Inga-Barbey. Le premier élément permettant de contourner ce risque est l’opposition entre les deux femmes. L’une – jouée par Joëlle Fretz – est, selon l’autre, à la limite de la vulgarité alors que la seconde – interprétée par Camille Bouzaglo – semble, au départ, plutôt rigide, voire coincée. La première aurait voulu être coiffeuse, la seconde est libraire. Cette dualité implique une différence dans le jeu des deux comédiennes, qui non seulement fait rire par moments, mais permet également des changements de rythme qui font que le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer. Le second élément relève de l’option choisie par la mise en scène de ne pas laisser les deux protagonistes être simplement assises, en train de discuter. Tout au long de la pièce, elles bougent pour diverses raisons se faisant les ongles, sortant des livres pour les montrer à l’autre, buvant une bouteille de vin au goulot, ou encore grignotant quelques noix. Ce ne sont là que des exemples parmi tant d’autres, qui montrent bien que la pièce a cherché à éviter à tout prix de tomber dans un statisme inintéressant pour le spectateur. Ces choix opérés semblent, de prime abord, parfois douteux, comme au moment où la libraire prend le téléphone en plastique de son bébé et appelle l’autre femme, pourtant assise à deux mètres d’elle, pour lui parler. Le spectateur est à ce moment-là quelque peu perplexe.

Il ne le reste toutefois pas longtemps. Plus la pièce avance, plus ces gestes, qui paraissent illogiques au départ, deviennent cohérents. À l’image de la conversation, les actions faites par les deux actrices semblent banales au début. Elles parlent de leur enfant respectif, de la naissance, de leur mari… quoi de plus banal en fin de compte pour deux mères qui se rencontrent alors qu’elles promènent leur enfant au parc ? Les gestes s’accordent alors avec ce qu’elles disent, ou du moins semblent tout à fait banals dans un tel contexte. Bien vite pourtant, elles en arrivent à se livrer à quelques confidences sur leurs relations amoureuses. L’une n’a pas voulu de son enfant et a pris un amant, l’autre s’ennuie avec son mari et a l’impression d’être comme une esclave pour lui… Puis les gestes sont de moins en moins compréhensibles. L’une des deux protagonistes joue avec les téléphone en plastique de son enfant, se met à chanter un moment après, l’autre se vernit les ongles sur le banc, ou autres gestes dénués de cohérence dans le contexte. Quoique. Les confidences vont de plus en plus loin. On apprend qu’elles ont tué leur mari, qu’elles les ont découpés et que ce sont en fait eux qui sont dans les poussettes. Ou alors les bébés.

On ne sait plus, en fin de compte, quelle est la réalité de ces deux femmes. C’est la grande force, à n’en pas douter, de cette pièce. Là, le spectateur entre dans un véritable questionnement. Qu’ont-elles fait ? S’inventent-elles des histoires pour se sortir d’une certaine routine ? Sont-elles devenues folles ? Leurs maris sont-ils vraiment morts? Promènent-elles leur bébé ? Qui sont-elles finalement ? Autant de questions auxquelles on ne trouve pas véritablement de réponses. Et au fond, l’important n’est pas là. C’est un questionnement plus général qui s’impose au spectateur. Partant d’une scène quotidienne complètement banale, on débouche sur un dialogue assez fou, avec des révélations auxquelles on ne s’attend absolument pas. On se demande alors si ce n’est pas réel. Au milieu de toutes les scènes de la vie quotidienne, de lourds secrets se cachent certainement par-ci par-là. Cette femme qui promène son chien, cet homme en costard qui va travailler, cet ouvrier à moitié débraillé, toutes ces figures que l’on croise tous les jours, ont-ils une vie aussi banale qu’on le pense ? Au-delà de la situation précise de ces deux femmes dans la pièce, c’est peut-être une réalité bien plus grande qui est présentée à la vue du spectateur dans cette pièce créée à l’Étincelle, maison de quartier de la Jonction en 2012, et jouée jusqu’à dimanche au théâtre 2:21 à Lausanne.

Référence : Le Parc de Michel Viala, mise en scène de Claude Inga-Barbey, vendredi à 19h, samedi à 20h30 et dimanche à 18h, au théâtre 2:21 à Lausanne.

http://www.theatre221.ch/spectacles/114/le-parc-de-michel-viala

Fabien Imhof