Le parcours politique d’Erdogan

avril 10, 2017 / by / 0 Comment

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Le 16 avril, les Turcs seront appelés à voter sur le référendum constitutionnel visant à étendre les pouvoirs de leur président : Recep Tayyip Erdogan. Retour sur le parcours politique du président turc et des partis auxquels il a adhéré.

Le référendum constitutionnel du 16 avril 2017 a été annoncé en 2011 par le parti AKP après qu’il a, pour la troisième fois, remporté une large majorité aux élections législatives de 2011 visant à élire les 550 députés de la Grande Assemblée nationale de Turquie. À cette époque, le président turc est Abdullah Gül, un des membres fondateurs d’AKP, tout comme son premier ministre : Recep Tayyip Erdogan. Mais malgré leur domination écrasante, garantie par les 327 sièges qu’ils ont obtenus, les membres du Parti de la Justice et du Développement (traduit du turc : Adalet ve Kalkınma Partisi) se voient contraints de repousser leur projet, faute de consensus à l’Assemblée. Pour mieux appréhender ce référendum, il est nécessaire d’en connaître les principaux initiants et leur parcours politique.

Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan, respectivement les 11ème et 12ème présidents de la république de Turquie se sont côtoyés pendant plus de 20 ans, voguant de partis en partis, au gré de leurs dissolutions par la cour constitutionnelle turque.

Erdogan est le premier à s’engager en politique. Dans les années 70, il devient le président de la section stambouliote de l’organisation de jeunesse du Parti du Salut National (traduit du turc : Millî Selamet Partisi, abrégé MSP). Ce parti se distingue par le fait qu’il est le premier à se revendiquer islamiste et à contester la République laïque voulue par Atatürk. Il cessera d’exister en 1981, par décision de la cour constitutionnelle qui juge ses activités contraires au principe de laïcité, dans un contexte où l’armée turque a renversé les institutions par un putsch.

Erdogan est alors privé d’exercer tout mandat politique, comme les autres membres du MSP. Lorsque l’armée se retire de la vie politique du pays, Erdogan suit Necmettin Erbakan, ancien président et fondateur du défunt MSP, lorsqu’il participe à la création du Parti du Bien-être ou Parti de la Prospérité, selon l’interprétation (traduit du turc : Refah Partisi, abrégé RP). Cette organisation politique voit le jour en 1983 et restera un acteur majeur en Turquie jusqu’à sa dissolution.

Erbakam est élu au poste de premier ministre le 28 juin 1996. Entre temps, Abdullah Gül entre dans la vie politique comme député du RP en 1991. Dès 1992, il devient membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. En 1996, après une ascension qui le mènera au poste de vice-président du RP, il devient ministre d’état. De son côté, Erdogan est élu maire d’Istanbul en 1994. Mais les années 90 voient le retour de l’armée turque en politique et la fin du RP. Mis sous pression par l’armée et la société civile qui lui reproche ses positions islamiques, Erbakan démissionne de son poste de premier ministre le 30 juin 1997. Le RP est dissout le 16 janvier 1998 par la cour constitutionnelle qui l’accuse d’avoir violé la clause constitutionnelle de séparation de la religion et de l’État. Gül n’est pas inquiété, alors qu’Erdogan est condamné à une peine de prison de 10 mois le 21 avril 1998 pour incitation à la haine et qu’il est interdit d’exercer toute activité politique pendant 5 ans, tout comme Erbakan lorsqu’il démissionne.

Gül participe alors, fin 1998, à la fondation du Parti de la Vertu (traduit du turc : Fazilet Partisi, abrégé FP), qui reprend la rhétorique islamiste du RP. Erdogan adhère au parti lorsqu’il sort de prison en 1999, mais le quitte dès l’automne de la même année. C’est à cette époque qu’il décide de changer ses stratégies politiques. Il garde ses idées islamistes, mais les masque en se déclarant ouvertement favorable à la séparation entre la religion et l’État pour ne plus être ennuyé par les milieux laïcs, dont fait partie l’armée. Cette décision lui sera bénéfique, puisque le FP de Gül sera mis en cause par la justice turque ayant remarqué les liens qu’entretenaient le parti avec d’anciennes formations islamiques dissoutes. Le FP aura tenu jusqu’au 22 juin 2001, date à laquelle sa dissolution est prononcée par la cour constitutionnelle turque, pour atteinte au principe de laïcité. Bien qu’étant un des membres fondateurs du FP, Gül ne sera pas condamné par la justice turque, ce qu’il doit à son appartenance à l’aile modérée du parti et à sa place à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il est d’ailleurs décoré de la Médaille pour le Mérite du Conseil de l’Europe en 2001 et, dès lors, devient un associé honoraire de ladite Assemblée.

Gül et Erdogan se retrouvent une énième fois pour fonder le Parti de la Justice et du Développement (AKP) le 14 août 2001. Cette formation politique se revendique du centre. C’est un parti à la fois populaire, démocrate, conservateur, islamiste, mais voulant préserver la République laïque, la séparation des pouvoirs politiques et leur émancipation vis-à-vis de la religion. Il est hostile à toute forme d’autoritarisme et croit en la volonté du peuple qui est, d’après lui, la source de légitimité par excellence. Il condamne tout abus de pouvoir allant à l’encontre de cette volonté.

L’AKP a connu de nombreux succès politiques depuis, mais il est également responsable de scandales de corruptions et ses dérives autoritaires sont souvent dénoncées, que ce soit en Turquie ou dans le reste du monde. Erdogan a su arriver au pouvoir grâce à des positions modérées, en accord avec la République laïque turque, telle qu’elle est définie dans la version de la constitution de 1980 aujourd’hui en vigueur. Le fait est que le référendum du 16 avril vise à modifier cette constitution, en accordant plus de pouvoirs au président, dont les discours reflètent son retour à ses positions islamistes ante 1999. L’avenir de la Turquie, un retour en arrière ?

Gabriel Leuzinger

Photo : Turkish President Recep Tayyip Erdogan | Adem Altan/AFP via Getty


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