Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Magali Bossi vous fait découvrir le Disque-Monde, avec le drôlissime Hogfather, ou Le Père Porcher en français, de Terry Pratchett.

« Finalement, une fois sa tâche terminée, la silhouette recula et sortit une liste de sa poche. Elle la leva à hauteur de capuche et parut la consulter. Elle agita vaguement l’autre main vers la cheminée, les empreintes de suie par terre, le verre de sherry vide et le soulier. Puis elle se pencha en avant, comme si elle lisait de minuscules caractères.

            – Ah oui, fit-elle. Euh… Ho. Ho. Ho.

Là-dessus, elle se baissa soudain et pénétra dans la cheminée. Suivirent des frottements le temps que les bottes trouvent une prise, puis plus rien. »

– (p. 64)

Certaines saisons ont une odeur particulière. Ainsi, l’hiver sent pour moi le sapin (sans mauvais jeu de mots), les épices et le froid. L’hiver, c’est tout ça à la fois… et Noël, n’oublions pas Noël. Si certaines saisons ont un parfum particulier, elles ont aussi des livres particuliers : des bouquins qu’on ouvre chaque année à des dates précises, comme des vieux amis qu’on est heureux de retrouver.

Et pour moi, Noël rime irrémédiablement avec un livre : Le Père Porcher, de Terry Pratchett.

Comment décrire Pratchett et son univers ? Si Diderot et d’Alembert ne s’y sont pas essayés dans leur Encyclopédie, c’est qu’il y avait bien une raison : le monde créé par Pratchett est à la fois hyperbolique, improbable et… définitivement humoristique. Par où commencer ? Peut-être par le début. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Terry Pratchett est (était, car il est décédé le 12 mars 2015 – mais pour moi, il est toujours bien vivant) un des plus loufoques auteurs de fantasy humoristique, dans le plus pur style du comique anglais – à la fois parodique et décalé. En ouverture du Père Porcher, on a un aperçu de cet auteur hors norme :

« Son hobby, prétend-il, c’est la culture des plantes carnivores, mais ceux qui croient ce qu’il dit s’exposent à un rectificatif : d’après lui ce jardin secret l’intéresse, mais nettement moins qu’on ne l’imagine ; on ne peut pas vraiment le considérer comme accro à ce périlleux passe-temps. Que dire encore de son programme politique ? Il s’engage sur un point crucial : augmentons, dit-il, le nombre des orangs-outangs à la surface du globe, et les grands équilibres seront restaurés. Voilà un écrivain qui donnera du fil à retordre à ses biographes ! »

– (liminaire)

Vous l’aurez compris : Pratchett n’est pas vraiment un écrivain qui se laisse enfermer dans une case – si ce n’est celle de l’humour ! Et c’est particulièrement vrai dans Le Père Porcher, vingtième opus de sa saga, Les Annales du Disque-Monde. Imaginez un univers où tous les codes de la fantasy sont relus, transgressés, parodiés, exagérés, décalés, tout en singeant discrètement notre réalité contemporaine : vous aurez une bonne idée du résultat. Série la plus connue de Pratchett, Les Annales du Disque-Monde sont constituées de trente-cinq ouvrages, au sein desquels l’auteur, entre 1983 et 2013, imagine un monde cohérent… mais résolument loufoque[1] !

Qu’est-ce que le Disque-Monde ? Faisons un effort d’abstraction : fermez les yeux et visualisez intensément. Le Disque-Monde, c’est une tortue, la Grand A’Tuin, qui nage paisiblement dans le grand océan de l’univers. Sur sa carapace, quatre éléphants géants… sur le dos desquels repose un disque tout plat – un monde en forme de pizza. Bienvenue sur le Disque-Monde, où les civilisations se combattent et s’aiment, les dieux se volent dans les plumes, les mages sont de poussifs universitaires[2] et les cités lancent leurs tourelles tarabiscotées jusqu’au ciel !

Une fois ce décor planté, revenons au Père Porcher – et à Noël. Car Le Père Porcher, c’est avant tout un conte de Noël… à la manière de Terry Pratchett, bien entendu.

« Tout commence quelque part, quoiqu’en pensent beaucoup de physiciens. Mais on sent confusément le problème que pose un commencement. On se demande tout haut comment les conducteurs de chasse-neige se rendent à leur travail ou comment les auteurs de dictionnaires vérifient l’orthographe des mots. »

– (p. 9)

Adobe Spark (8)

Ainsi, tout commence sur le Disque-Monde – à Ankh-Morpok, la plus grande cité du Disque. La fin de l’année approche et avec elle, l’hiver et les grands froids, le soleil qui ne revient pas et les sapins qui craquent. Or, la fin de l’année rime avec la Fête du Porcher : célébration familiale et festive, le Porcher est l’occasion de s’offrir des présents en tout genre, de décorer des arbres de boules colorées… et de s’en mettre plein la panse ! Et qui de mieux pour incarner l’esprit du Porcher que le Père Porcher ? Ce gros bonhomme jovial, habillé de rouge, traverse les cieux du Disque-Monde durant la nuit : sur son traineau volant tiré par des cochons géants, il distribue joujoux et friandises aux enfants… en échange d’un pâté en croûte et d’un petit verre de sherry. Vous l’aurez compris, le Père Porcher, c’est notre Père Noël à la sauce Pratchett !

Pourtant, tout s’emballe le jour où le Père Porcher disparaît… juste avant la nuit du Porcher ! Qui va distribuer les cadeaux ? Que faire si les gens arrêtent de croire au Père Porcher ? Et, pire encore, qui va maintenir l’équilibre de la réalité ? Car il est bien connu que la réalité a besoin de la présence de personnifications anthropomorphiques issues des croyances humaines pour tourner rond – et, à ce titre, le Père Porcher est une figure fondamentale des rites de l’hiver :

« C’était sans doute le démiurge hivernal de base. Tu vois… du sang sur la neige, faire lever le soleil. Ça commence par des sacrifices d’animaux, t’sais, on chasse à mort une grosse bête poilue, ce genre de truc. […] Bref, ça dégringole plus tard au niveau de la religion […]. Puis un petit malin s’est aperçu : Hé, on dirait que ce putain d’soleil se lève quand même, alors qu’est-ce qui nous oblige à fournir toute la bouffe gratuite aux druides ? Et un poste est bientôt vacant. C’est comme ça, avec les dieux. Ils trouvent toujours un moyen de… tu sais… s’accrocher. »

– (p. 138)

Le Père Porcher met donc en scène la mécanique des croyances humaines : si le Père Porcher disparaît, si les gens arrêtent d’y croire… la réalité vacille sur ses fondements et c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi. À la manière d’une enquête policière, le roman entrelace plusieurs histoires parallèles, centrées autour d’une même énigme : où se trouve le Père Porcher ? Avec jubilation, on suit donc les mages de l’Université de l’Invisible[3], qui se démènent avec les tressaillements imprévisibles de la réalité ; une machine à penser nommée SORT, qui ressemble furieusement à un ordinateur fonctionnant sans électricité et plante régulièrement ; un dieu de la gueule de bois qui aimerait bien éviter de finir la tête dans la cuvette des WC ; Suzanne, une gouvernante qui n’a pas froid aux yeux (et qui, accessoirement, est la petite-fille de la Mort)… et la Mort lui-même (car oui, la Mort chez Pratchett est de genre masculin, merci pour lui – et parle comme ça, en capitales qu’on ne peut ignorer), qui, épaulé de son acolyte Albert, va remplacer pour un temps le Père Porcher dans la distribution des cadeaux.

« La Mort jeta la hotte à l’arrière du traîneau et grimpa à sa suite.

            – Vous vous débrouillez bien, maître, dit Albert.

            – Ce coussin me gêne toujours, fit la Mort en remontant sa ceinture. Je n’ai pas l’habitude d’un gros ventre. […] Et j’ai fait attention qu’on me voie de temps en temps. Je sais quand on m’épie, ajouta fièrement la Mort.

            – Bravo, monsieur.

            – Oui.

       – J’vais tout de même vous donner un tuyau. Rien que “ho ho ho“, ça suffit. Ajoutez pas “Tremblez, pauvres mortels“, sauf si vous voulez qu’ils deviennent plus tard chercheurs d’or, un truc comme ça.

            – Ho. Ho. Ho. »

(pp. 116-117)

Croque-mitaines et fées des dents seront au rendez-vous… mais tout se complique quand une bande de malfrats sans scrupules entre en scène. Autour du redoutable monsieur Leureduthé (prononcer « Le-re-dou-té »), diplômé de la Guilde des Assassins, ils vont découvrir le mieux gardé des secrets. Et s’ils avaient fait disparaître le Père Porcher ?

De gags en rebondissements, de mystères en assassinats, de cadeaux en réveillons, Terry Pratchett tisse un récit subtil dans Le Père Porcher, entre enquête policière, conte de Noël et mythe initiatique. Avec un style mêlant jeux de mots, contrepèteries, comiques de mots et dialogues à bâtons rompus, il emporte son lecteur dans un tourbillon burlesque, mais jamais gratuit. L’histoire plonge ainsi ses racines dans les peurs et les croyances primordiales de la race humaine : peur du noir, de l’hiver ou des grandes ombres dans les cavernes… Le Père Porcher nous plonge dans une histoire à multiples niveaux, où les monstres sous les lits ne sont jamais loin et où le parfum de l’enfance est omniprésent.

« Mais tout avait commencé bien avant ça, à une époque où on oubliait souvent que les très vieilles histoires parlent tôt ou tard de sang. On les avait d’ailleurs par la suite débarrassées de toutes les allusions sanglantes afin de les rendre plus convenables aux oreilles des enfants – enfin, surtout convenables aux oreilles des parents chargés de leur faire la lecture plutôt qu’à celles des enfants (qui, dans l’ensemble, sont friands de sang pourvu que ce soit celui qui le mérite[4] qui le verse) –, puis on s’était demandé à quoi elles rimaient. Et même avant, quand quelque chose tapi dans les ténèbres de cavernes insondables et de forêts sinistres songeait : Que sont-elles, ces créatures ? Je vais les observer… »

– (pp. 9-10)

Pour moi, Le Père Porcher reste un livre incontournable, un de ceux que je reprends chaque année, avec toujours autant de plaisir… et de rire. À lire sans hésiter, un soir de Noël !

Magali Bossi

Références :   Terry Pratchett, Le Père Porcher, (trad. de l’anglais par Patrick Couton), Paris, L’Atalante, 2002.

Petit aperçu vidéo du Père Porcher :

Photographies : Magali Bossi (banner et couverture)

[1] Il faudrait également dire un mot sur Patrick Couton, qui a traduit en français l’ensemble des Annales du Disque-Monde : sa plume fine et son respect du style inimitable de Pratchett lui ont valu le Grand Prix de l’Imaginaire 1998.

[2] Il est à la fois étonnant et terrifiant de constater avec quelle justesse Pratchett dépeint l’univers académique et ses travers… toujours avec humour !

[3] Des universitaires ventripotents qui, s’ils représentent la fine fleur des intellectuels d’Ankh-Morpok, manquent cruellement d’esprit pratique…

[4] « C’est-à-dire celui qui mérite de verser le sang des autres. Ou peut-être que non. On ne sait jamais trop avec certains gamins. »