Aller au théâtre, pour moi, c’est l’opportunité de quitter cette zone de confort si rassurante – c’est se prendre une claque retentissante. Jusqu’au 21 novembre, le Poche offre à son public cette claque, avec Regarde maman, je danse, écrite et jouée par Vanessa Van Durme.

Premier volet d’un diptyque questionnant la notion du genre, Regarde maman, je danse surprend, dès les premiers instants. La scène est presque vide : une table, deux chaises, un verre. Côté jardin, deux poupées d’enfants – une fille et un garçon. En silence, ils questionnent déjà le public. La lumière s’éteint et soudain, Vanessa Van Durme entre.

Vanessa, c’est une grande femme – dans tout les sens du terme. Grande, d’abord, par le talent : formée en Art dramatique au conservatoire de Gand, auteure de comédies et de scénarii télévisuels, femme de radio, elle a écrit une vingtaine de pièces de théâtre. Son parcours professionnel serait long à égrainer… mais ce n’est pas le sujet. Vanessa est aussi grande par la taille : 1m90 et des poussières. Une grande femme, et pourtant fragile, dans sa nuisette rose, ses sourires et ses regards qui percent sous l’humour féroce de son texte. Cette taille, entre force et fragilité, n’est pas anodine.

Un jour, il y longtemps, Vanessa Van Durme a été un homme.

C’est là, dans cette question du rapport au genre (pas au sexe, qui n’est, somme toute, qu’une question de tuyauterie), dans cette recherche d’identité profonde et d’adéquation avec soi-même, que Vanessa emmène son public. – Et qu’elle est réellement grande.

Rarement, une pièce m’a fait tant rire, dès les premières secondes. La scène se passe dans une supérette : entre ironie caustique, jeux de mots, regards blasés et phrases mordantes, Vanessa décrit une scène de tous les jours. Faisant la queue[1] à une caisse, elle se fait doubler par un couple. Rongeant son frein (et sa baguette de pain !) derrière eux, elle écoute leur conversation : le mari reproche à sa femme le prix des achats, le repas du soir, et puis tu crois quoi, que l’argent pousse aux arbres ? Vanessa ne dit rien, mais pense bien fort : allez ! Quitte-le ! Qu’il se fasse à manger tout seul ! Mais… rien.

De ce rien, de cette soumission de l’épouse vilipendée, une constatation naît, toujours avec humour : la condition féminine n’est pas une sinécure.

L’ironie joue ici à plein, alors que Vanessa examine les multiples tâches imposées aux personnes du « sexe faible » : carrière professionnelle, ménage à tenir, enfants à gérer… et mâle à contenter, dans les secrets de la chambre à coucher. Il y a de la caricature, il y a de l’exagération et c’est ce qui fait rire – de bon cœur parfois et jaune, souvent. En tant que femme, on se reconnaît même si c’est… trop, peut-être. Trop, mais toujours drôle, même dans l’excès. Cet incipit posé avec un accent belge qui donne sa saveur au texte, Vanessa peut embrayer sur les vraies questions. Être une femme est difficile, pour celles qui sont nées femmes…… mais elle-même alors ? A-t-elle fait le bon choix, en décidant délibérément de devenir femme, de changer de sexe ?

En transparence, cette interrogation est filée dans les différentes scènes de Regarde maman, je danse. Seule sur les planches, Vanessa peint les multiples situations qui ont accompagné sa vie, semées des questions multiples que posent le genre : le genre ne se détermine pas par la tuyauterie, n’est pas réductible à ce qui se passe entre nos jambes. Il appartient à l’esprit, à l’âme. Et Vanessa, elle, ne s’est jamais sentie homme. Jamais.

À travers sa voix androgyne, dans ses rires et ses fêlures, elle endosse les voix multiples de ceux qui ont accompagnés sa route, de sa première naissance (celle qui l’a vue arriver au monde, bébé mâle sentant déjà l’erreur qui s’était produite) à sa seconde – ce changement de sexe qui lui a permis, définitivement, de devenir celle qu’elle avait toujours été.

Ces personnages qui la suivent, ce sont d’abord sa mère et son père, géniteurs au comportement bien différent : la mère, douce, qui ne comprend pas son fils mais qui, avec tant de plaisir, voit son garçonnet se « déguiser en fille », se maquiller et danser pour elle ; le père, qui aimerait que son fils soit un vrai petit gars et qui s’oppose à cette féminité contre-nature… mais qui, pourtant, sera le premier à la soutenir, après son changement de sexe. Il y a les parents – mais aussi les camarades de classe, les amants et les amours (souvent chahutées), le personnel de la clinique de Casablanca où elle opère son changement de sexe, l’époux (un détenu hollandais, prisonnier dans un pénitencier espagnol)… La vie de Vanessa, au travers ces personnages, ces expériences et ces rencontres qu’elle traverse et qui la marquent, est une aventure fantastique – belle et drôle, mais aussi dure, désespérée et sale, comme lorsqu’elle décrit à mi-mot ces années de survie où elle prostituait son corps – mais pas son esprit.

Si la question du genre apparaît comme fondamentale et au centre de Regarde maman, je danse, elle est traitée sans pathos et sans intellectualisation excessive : grâce à son humour décapant, Vanessa Van Durme pose avec légèreté les vrais enjeux de la question – le sentiment d’être coincé « dans le mauvais genre », l’envie d’autre chose, l’incompréhension et la gêne (de ses proches, mais aussi de la société), la découverte et l’apprivoisement d’un nouveau corps, les relations intimes…

Une analyse froide et raisonnée des questions que pose Vanessa Van Durme serait à entreprendre, dans le sillage des Études Genres. Moi, je me suis laissée bercer par la voix, par l’humour et la tendresse de Vanessa, par ces mots qui disaient si bien ce qu’était qu’être une femme. Dans ce texte mordant et efficace, dans cette mise en scène épurée, dans ces jeux entremêlant les voix des différents protagonistes, j’ai découvert une réalité nouvelle – et qui m’a touchée, dans ce que je suis en tant qu’individu, pas seulement en tant que femme, mais comme être humain.

Est-on déterminé par le sexe dans lequel on naît ? Je ne crois pas. Il me semble plutôt que tout est une question de choix, et plus encore, de conviction intime et profonde – de liberté d’être, de liberté de se laisser être. « On ne naît pas femme, on le devient. », écrivait Simone de Beauvoir. Vanessa Van Durme le prouve, de la plus éclatante des façons.

Magali Bossi

Regarde maman, je danse

au théâtre Le Poche jusqu’au 21 novembre

Texte et jeu : Vanessa Van Durme

Mise en scène : Frank Van Laecke

Le second volet du diptyque de Vanessa Van Durme sera proposé au Poche : Avant que j’oublie, du 23 au 30 novembre.

Photographie : ©selectie_misty

[1] Tout est une question de queue, comme elle s’amuse à le dire…