J’appelle mes frères et je dis… et c’est ainsi que tout commence, sur la scène du POCHE/GVE. On est emporté par les mots de Jonas Hassen Khemiri. Une ville, une voiture, une explosion – un monde qui s’écroule dans J’appelle mes frères. À voir jusqu’au 29 janvier.

J’appelle…

J’appelle mes frères et je dis… Amor est un jeune homme – un jeune homme un peu étrange, c’est vrai, mais un jeune homme quand même. Il a de la peine à parler aux autres, on peut toujours compter sur lui, il se sacrifiera toujours pour les autres, pour ses frères, toujours. Depuis l’enfance, il donne aux autres des noms d’éléments chimiques : ça lui permet de mieux les classifier, de mieux les comprendre, de mieux saisir leur être profond – leur composition. J’appelle mes frères et je dis… Amor vit quelque part, dans une ville du Nord. En Suède, à Stockholm, peut-être. Il aime la chimie, la science, l’ingénierie. Il a ses habitudes dans le quartier et est le témoin du petit quotidien des immigrés, des vexations et des mensonges, de la couleur des cheveux ou de la peau que l’on pointe du doigt. De la montée de l’extrémisme de droite, des difficultés et du rejet. J’appelle mes frères et je dis… Autour de Amor, ils sont nombreux. Son meilleur ami vient d’être père et ne sait plus où donner de la tête : avec son phrasé de banlieue et sa nonchalance, il est le premier à expliquer à quelle point la paternité, c’est beau. Il y a aussi la sœur d’Amor : elle est bien loin, là bas. Elle est avec leur père, auquel Amor ne parle plus. Et puis, il y a cette fille qu’Amor a toujours aimé : qui a été sa meilleure amie, qu’il a fait fuir, qui est mariée. Et autour d’Amor, il y a surtout ses frères, tous ses frères à la peau et aux cheveux différents, exilés si loin dans le Nord.

J’appelle mes frères et je dis… et soudain, autour d’Amor, tout se précipite.

Amor raconte. Un soir, une voiture, une explosion. Qui est responsable ? Amor ne sait pas, il n’était pas là. Il appelle ses frères. La ville le fixe. Elle le file, elle le suspecte, elle fait peser sur lui le poids d’une culpabilité qui n’est pas la sienne – ou peut-être que oui ? Amor ne sait plus. Il sait juste qu’avec ses cheveux noirs, son sac à dos et son foulard palestinien, il ressemble à un coupable. Et que la vie – sa vie, et celle de ses frères – en est irrémédiablement changée.

Questionnement contemporain

Sur les planches du POCHE/GVE, l’histoire d’Amor a une étrange saveur. Après les trois comédies drôlatiques, caustiques ou critiques du Sloop3, le ton de J’appelle mes frères résonne comme une explosion. Sans mauvais jeu de mot. Si l’humour est bien présent, il se teinte de gravité et devient le contre-point de questionnements profonds : tragique et comique voisinent et se mêlent. Dans le décor épuré qui constitue une des lignes directrices du Sloop3, ils sont cinq à se croiser : Rebecca Balestra, Charlotte Dumartheray, Julien Jacquérioz, Céline Nidegger et François Revaclier. Seul point fixe dans la diégèse, le personnage d’Amor : c’est lui, le narrateur, qui prend en charge le récit. Ses monologues scandés par l’éternel retour de J’appelle mes frères alterne avec ses souvenirs, ses discussions avec d’autres protagonistes – sa sœur, la femme qu’il aime, son meilleur ami, mais aussi un vendeur, une représentante de l’ordre, sa grand-mère décédée… Autour du personnage d’Amor, les autres acteurs changent de casquette (au sens propre, comme au figuré), jusqu’à ce qu’on ne sache plus vraiment qui est qui.

J’appelle mes frères est une de ces pièces où on ne comprend pas forcément tout – mais qui questionne d’autant plus. Qui sont ces « frères » qu’Amor appelle ? Frères de sang ou frères d’arme ? De cœur ou de religion ? On ne sait pas. D’ailleurs, est-ce vraiment Amor qui les appelle, qui leur conseille tour à tour de se cacher, de clamer leur innocence ou de revendiquer leur existence ? Qui s’adresse à qui ? Amor à ses frères ; ses frères à Amor ? On ne sait pas. Et alors ?

Écrite en suédois, J’appelle mes frères est le quatrième roman de l’écrivain suédo-tunisien Jonas Hassen Khemiri. Adaptée par l’auteur pour le théâtre, l’histoire est née en réaction aux montées de racisme en Suède et aux élections couronnant l’extrême-droite. Publié en 2010, J’appelle mes frères précède Paris, Bruxelles et Nice… des événements qui, aujourd’hui, lui donne presque une résonnance prophétique. La violence nous fait-elle comprendre le théâtre autrement ? Traduit dans presque toutes les langues européennes, J’appelle mes frères est aujourd’hui un succès – qui fera sans doute date. Ses thématiques résonnent, questionnent, désarçonnent : Amor est-il coupable, parce qu’il est étranger, parce qu’il est différent ? Coupable tout trouvé, en tout cas, puisque la pièce thématise le délit de faciès avec subtilité, plongeant ses spectateurs dans les pensées d’un jeune homme qui vit chaque jour le fait d’être différent des autres – un jeune homme qui est innocent… ou pas.

Jusqu’au bout, Amor doutera – des autres, mais surtout de lui-même. Son altérité crée sa stigmatisation et, en cherchant à être lui, il se heurtera aux obstacles que lui renvoie propre peur. Est-il innocent, ou coupable ? Entre solitude et racisme, la question n’est pas vraiment à trancher. L’important est de chercher à comprendre l’autre, ce qu’il a dans le cœur, ce qu’il ressent dans l’âme. À l’heure où les médias distribuent les mots « extrémisme », « attentat », « islamisation », « djihad » ou « différences » comme des bonbons empoisonnés, à l’heure où le dialogue entre peuples, religions, cultures ou tout simplement humains s’enlise de plus en plus, à l’heure où il est de plus en plus difficile de se mettre à la place d’un autre, d’un autre différent mais pourtant vivant et humain comme soi-même, à l’heure où j’écris…

… à cette heure-là, j’ai aussi envie de dire j’appelle mes frères. J’appelle mes frères et je dis : ne fermez plus les yeux. Allez au théâtre. Soyez humains. Comprenez-vous.

Magali Bossi

Infos pratiques :

J’appelle mes frères, de Jonas Hassen Khemini, du 09 au 29 janvier 2017 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Michèle Pralong

Avec Rebecca Balestra, Charlotte Dumartheray, Julien Jacquérioz, Céline Nidegger et François Revaclier

http://poche—gve.ch

Photo : © Samuel Rubio