L’opéra en trois actes, né de l’imagination de la metteure en scène Elsa Rooke et du compositeur Guy-François Leuenberger, s’est achevé dimanche dernier, après près d’un mois de représentations au Grütli. C’est une œuvre qui s’inspire de la vie de la très controversée et pourtant très peu connue écrivaine et journaliste Annemarie Schwarzenbach. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Celle d’Annemarie Schwarzenbach a été traversée de part en part par de véritables blizzards d’une violence accrue ou de courtes mais douces brises. Ces vents, ce sont les gens que l’écrivaine va rencontrer tout au long de son parcours. Ces vents, ce sont également les situations et les voyages, les douleurs et les joies et surtout les amours d’Annemarie, ces amours marquées par une homosexualité ouvertement assumé, qui vont constituer son quotidien extraordinaire. C’est sur ce parcours que les artistes du Ruisseau noir vont nous emmener, sans nous tenir la main, avec, pour seul point de repère la coupe à la garçonne d’Annemarie.

Un opéra de l’angoisse

Dès le début de la pièce, le ton est donné : la pièce sera résolument angoissante, puisqu’elle se déroule dans un contexte qui le justifie : celui de l’avant Deuxième Guerre mondiale, à New-York. Annemarie, interprétée par l’incroyable Jennifer Pellagaud, est en proie à ses tourments et aux rapports complexes qu’elle entretient avec les enfants de Thomas Mann, Erika et Klaus. On les voit virevolter sur la scène, chanter à plein poumons leur haine du nazisme et vivre joyeusement. C’est l’espace de la rencontre avec la morphine, qui devient vite le péché mortel d’Annemarie. Celle-ci va errer dans les centres de désintoxication au frais de sa riche famille qui ne la supporte plus. C’est par exemple le cas de la mère d’Annemarie, Renée, qui, telle une ombre pesante, flotte continuellement sur l’ensemble de Le Ruisseau noir. Renée, c’est la maman possessive, auprès de qui Annemarie cherchera toujours l’approbation sans jamais l’obtenir et auprès de qui elle finira par mourir.

L’Orient de la remise en question

Mais avant, Annemarie aura bien vécu, puisqu’on la retrouve dans l’acte II en compagnie notamment d’Ella Maillart, reporter, écrivain et grande voyageuse genevoise. C’est le temps des grandes réflexions sur la vie en général. Annemarie s’interroge sans cesse, sur le sens de la plus petite chose, dans le but avoué de se libérer de son passé : « Lorsqu’un poète crée, il a dépassé sa propre souffrance. – Mais laissez-moi donc souffrir ! » C’est malheureusement un échec. Un mariage de convenance avec un diplomate français, Claude Clarac, constitue un agréable divertissement. Mais la vie mondaine et ses obligations ennuient vite la trépidante journaliste: elle finit par se séparer de lui. Plus tard, elle apprend que la guerre a éclaté et veut retourner chez elle pour lutter à sa manière contre l’envahisseur. Pour la première fois depuis le début de la pièce, les traits habituellement tirés et anxieux de l’interprète d’Annemarie s’animent différemment, une verve nouvelle semble s’emparer d’elle. Le ton de sa voix se fait fort, conquérant. Trois langues, l’anglais, l’allemand et le français, témoins linguistiques du parcours d’Annemarie, se disputent la place sur les lèvres de l’interprète. On salue d’ailleurs ce fantastique exploit des comédiens qui sont parvenus sans peine, à intégrer les différents univers linguistiques.

La poésie du dernier souffle

En dernière partie, retour en Suisse pour Annemarie, qui semble plus affaiblie et vraisemblablement mourante. Les médecins préconisent l’euthanasie. L’austérité et la tristesse de cette scène tranche avec le tableau bucolique qu’offrent ses frères et sa sœur en robe de marié, juste à côté : tout d’un coup, on voit Annemarie apparaître dans ce tableau, tout de blanc vêtue, à la garçonne : les rôles masculins lui vont si bien, affirme sa tante. La musique est joyeuse et les couleurs sont chaudes. Le temps d’une génuflexion, on voit aussitôt apparaître tous les personnages qui se sont succédés sur la scène et dans la vie d’Annemarie et à qui elle adresse un dernier adieu : les enfants Mann, Ernst le dramaturge, Ella la reporter, Clarac le diplomate… Ils lui sourient tous. Une scène touchante, pleine de poésie. Parmi eux, il y a bien entendu Renée, sa mère, avec laquelle les relations resteront tendues jusqu’au bout. Annemarie s’en va sans lui dire au revoir.

On aime :

Le décor minimaliste : plusieurs entrées, une simple structure en bois qui se déplace et des objets, également en bois, modulables à gré. Dans le fond, une glace opaque qui permet un jeu avec les lumières et les ombres. Tout est pensé pour que le spectacle soit autant visuel qu’auditif. Grâce à la versatilité de cet espace, on parvient sans peine à voyager de New-York à Téheran, de Paris à Zürich. On se retrouve sans grande difficulté dans un cabaret à Berlin, dans un hôpital psychiatrique en Suisse, ou encore dans un désert en Afghanistan.

On aime encore :

Les voix. Malgré un début timide, les jeunes artistes, encore étudiants, parviennent à nous tenir en haleine deux heures durant et à travailler en harmonie. Chanter se mue en normalité grâce à eux, et ce n’était pas gagné : ce type de musique, loin des classiques du genre, marqué par un dynamique très contemporaine, est très peu connu du grand public, toutes les compositions étant originales. On veut bien accorder une mention spéciale au dynamisme de l’interprète d’Ella Maillart, Béatrice Nani et bien entendu, à la polyvalence de la voix d’Annemarie, Jennifer Pellagaud.

On aime enfin :

Le souci de réalisme. Les interprètes de l’opéra ont été pensés pour ressembler le plus possible à leur personnage-source, tant au niveau des jeux que des costumes. De même que l’histoire elle-même. Si les contraintes de l’opéra moderne imposent une certaine limite en termes de durée de représentation, la vie d’un personnage aussi haut en couleurs qu’Annemarie ne pouvait résolument pas tenir en deux heures. Cependant, d’ellipses en ellipses, les artisans qui ont façonné cet opéra sont parvenus à rendre ce qui constitue l’essentiel d’Annemarie Schwarzenbach, ce qui fait d’elle un personnage digne d’intérêt. Un fil d’Ariane lie chaque partie. Ainsi, pas besoin de connaître l’Annemarie historique avant de la découvrir à l’opéra.

On n’aime pas…

Euh…

Si c’était à refaire….

Vous l’aurez compris. Le Ruisseau noir était la pièce qu’il fallait pour démarrer la saison théâtrale sur des chapeaux de roues au Grütli. Pour le public, c’était en tout cas l’occasion de découvrir ou de redécouvrir un personnage au parcours atypique et au discours engagé, un de ces personnages qui devraient, pour ses nombreuses qualités, être remis sur la devant de la scène littéraire Suisse et internationale.

Ariane Mawaffo