Jusqu’au 11 mars, on s’écriaille, on séductise, on s’encaconine et on s’épouvantaille au Théâtre Alchimic : voici Le Saperleau, un vaudeville-patchwork qui dynamite les codes de l’amour et use d’une langue inconnue, dans une mise en scène de Michel Favre. Improbablensible !

Lui, c’est un séducteur invétéré, aussi viril que vantard. Lui, c’est le Saperleau. Dans la lignée des Don Juan et autres séducteurs de pacotille, c’est un peu le coq qui voulait se faire plus gros que le dindon (pour parodier une fable fameuse…). Face à lui, deux ogresses tyranniques, assoiffées de sexe et jalouses comme des poux : Apostasie (son « officielle ») et Morvianne (la servante de cette dernière, sur laquelle le Saperleau va jeter son dévolu – mal lui en prendra). À partir de là, tout est permis : coups bas et allusions salaces, parades nuptiales et guerres rangées… le tout, sous l’œil dépassé et désabusé du « Narrador », caustique meneur de jeu à qui ses personnages échappent.

On l’aura compris, Le Saperleau de Gildas Bourdet repose sur les codes du vaudeville (comique de situation, sous-entendus grivois, rebondissement en cascade…) et de la comédie amoureuse de boulevard… pour les détourner de la plus étrange des manières.

Langage-patchwork

Si Le Saperleau n’innove pas par son scénario (un homme, deux femmes, soit un triangle érotico-amoureux – le seul point surprenant de cette configuration étant le « Narrador », être extérieur à la diégèse, qui fait éclater le quatrième mur tout en risquant la métalepse à tout instant…), il interpelle par le langage qu’il mobilise. Voilà ce qui constitue le sel et le cœur du travail de Gildas Bourdet : langue-patchwork, elle joue sur les jeux de mots, les mots-valises, les termes inventés, les fausses étymologies, les archaïsmes, les permutations… Pris telle quelle, elle signifie… tout en ne signifiant rien. Un exemple ?

APOSTASIE (au Saperleau)

Ah crudel barbaguinaire ! la monstracité affrovantable me féroce la palpitérine, je sens que je défanouille. (elle s’évanouit)

LE SAPERLEAU.

La v’là qui s’évamolle, que faire-je ! Que faire-je! Une ambulière ! Un doctérapeute ! À l’essoscousse, hol’un quelqu’aide! Ah la paupite ! À l’helpe, à l’helpe ! Morvianne, concourrez me de la décrustasser parafine qu’elle respoumone.

MORVIANNE.

Débrochez-vous toi seul, ça fait trop que j’piégrute. Cuite fois mencaraplate.

Perturbant, non ? À présent, il convient d’imaginer ces répliques mises en acte, prononcées sur des tons gouailleurs, jouées à grands renforts de gestes et de mimiques très grand-guignolesques. Si le médium écrit peut, dans cet exemple, inciter à saisir le sens exact des paroles (et encore…), les mots, sur une scène de théâtre, prennent une tout autre mesure. Ainsi, Le Saperleau pris mot à mot, bout après bout, phrase par phrase, ne signifie RIEN – dans la mesure où la plupart des termes qui le composent n’existent pas dans la langue française (ni dans n’importe quelle autre…) et n’ont, par conséquent, aucun sens. Ainsi, pour atteindre la substantifique moelle du texte, pour comprendre l’avancée de l’action et des répliques, il ne faut pas chercher à élucider chacune des petites inventions de vocabulaire mise en place par Gildas Bourdet – non. Il faut chercher à comprendre « globalement » ; il faut prendre Le Saperleau comme un tout, qui signifie dans sa totalité.

Quand le spectateur lâche prise

Dès lors, ce n’est qu’en se laissant porter par la mélodie de mots qu’on ne peut comprendre en tant que tels, qu’en se laissant guider par la gestuelle et les expressions, qu’en se laissant attraper par les codes bien connus du vaudeville (ici repensés, il est vrai, mais tout de même très identifiables, les stéréotypes ayant la peau dure…), qu’il devient possible d’apprécier Le Saperleau. Comme l’explique Gildas Bourdet en 1982, sa pièce est un miroir déformant, qui comprime autrement la langue qu’on a l’habitude d’entendre :

« J’ai écrit Le Saperleau tout tordu comme si, écrivant, je désapprenais avec une obstination butée le peu de rectitude langagière que l’on m’avait jadis inculquée, pour m’extirper de l’enfance mutique et douillette. Enfance et défiguration de la langue française en quelque sorte. Si j’essaie d’expliquer mieux je dirais que cette écriture-là, du Saperleau j’entends, est devenue pour moi un peu comme ces miroirs convexes, ou concaves, tels qu’on en trouvait parfois dans certains grands magasins quand j’étais moutard, ou dans les foires… on pouvait passer des heures à se faire un gros bidon, des toutes petites cannes, un énorme tarbouif, des super biscottos… »[1]

Inutile, donc, de chercher à retrouver dans cette pièce un reflet fidèle de la réalité, qu’elle soit langagière ou diégétique. Ce serait aller à l’encontre du projet défendu… et cela gâcherait tout le plaisir. À travers son langage-patchwork (aspect redoublé par le patchwork des costumes, constitués d’assemblages chamarrés de tissus), Le Saperleau nous apprend une vertu essentielle, souvent trop peu exigée au théâtre : le lâcher-prise.

Vous voulez comprendre la pièce ? Ne réfléchissez pas : vivez-la.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Saperleau, de Gildas Bourdet, du 20 février au 11 mars 2018 au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Michel Favre

 Avec Deborah Etienne, Myriam Sintado, Michel Favre, Roberto Molo

https://alchimic.ch/le-saperleau/

Photo : © CaroleParodi

[1] Gildat Bourdet, 1982. Extrait du dossier de presse Le Saperleau (Théâtre Alchimic).