Le Théâtre Alchimic et ses Contractions

mai 15, 2017 / by / 2 Comments

Jusqu’au 21 mai, le Théâtre Alchimic se transforme en entreprise. Dans une mise en scène d’Elidan Arzoni, découvrez Contractions, une pièce de Mike Bartlett (dans une version française de Kelly Rivière). Autopsie du monde entrepreneurial… au vitriol. 

Contractions : synopsis d’un mécanisme bien huilée

Le monde de l’entreprise a des ressorts bien huilés, une mécanique aussi efficiente qu’efficace. C’est ce dont Emma, une jeune commerciale ambitieuse, va être la témoin. Un matin, elle pousse la porte du bureau de sa manager. Mais comme tout va bien, il n’y a rien à dire, non ? Non. Non ? Vraiment. Et au bureau, comment ça se passe ? Très bien. Tous amis ? Amis – je ne dirais pas ça, mais…

Se noue alors un début de dialogue – une longue série de questions qui tient plus de l’interrogatoire que du rendez-vous de management. Les entretiens vont se succéder et, au fil des rencontres, la vie professionnelle d’Emma va être observée, scrutée, questionnée, disséquée, analysée… Car dans cette entreprise aux ressorts bien huilés, les employés signent un contrat très particulier : sous aucun prétexte ils ne doivent s’engager dans une quelconque relation d’ordre amoureux ou sexuel, avec un autre employé. Du moins, sans en informer la direction, qui avisera pour éviter toute perturbation du lieu de travail. Mais comme tout va bien et qu’Emma n’a évidemment aucune relation d’ordre amoureux ou sexuel avec un de ses collègues, il n’y a rien à dire, non ?

Pourtant, c’est dans un interrogatoire, un jeu d’échec, une joute rhétorique qu’Emma s’engage. Car au final, si l’entreprise a des ressorts bien huilés, elle est le grain de sable qui menace l’édifice. Et c’est évidemment inacceptable.

Contractions : monde entrepreneurial au vitriol

Voilà donc les Contractions que le metteur en scène Elidan Arzoni propose au public de l’Alchimic. Connu pour son travail audacieux, qui raille le monde contemporain (de l’adaptation des Liaisons dangereuses à La Vérité, en passant par Huis clos, par exemple) il s’attaque ici à une peinture sans complaisance du monde de l’entreprise moderne. Avec la Compagnie Métamorphose, il met sur les planches les dérives du carriérisme, de l’acceptation professionnelle et, osons les grands mots, du capitalisme. Pour se faire, il construit Contractions comme un véritable interrogatoire, un jeu d’échecs grandeur nature – tant au niveau rhétorique que visuel.

Contractions, c’est d’abord un texte : celui du dramaturge anglais Mike Bartlett. Auteur prolifique, récompensé et reconnu, Bartlett est né à Oxford en 1980. Ce qu’il décrit dans Contractions, c’est donc le monde entrepreneurial très contemporain. Son texte ne met en scène que deux personnages : Emma et sa manager – sorte d’ersatz de l’Entreprise (avec un grand E), qui se fait davantage concept que lieu réel. Tout commence très bien, pour être honnête : la conversation banale de deux femmes au sein d’une entreprise. Les salutations d’usage, l’entente entre collègues, la manière de fonctionner en équipe… oui, mais – il y a évidemment un « mais ». Mais cette entrée en matière n’est que l’ouverture de l’interrogatoire, les pions inoffensifs avancés sur l’échiquier… avant l’arrivée de l’artillerie lourde. Par des détours rhétoriques habiles, des circonvolutions de langage, la manager emmène Emma exactement où elle le veut. Tout commence réellement par la lecture (à haute voix) d’un article du règlement : celui qui stipule, justement, le devoir d’informer l’entreprise de toute relation amoureuse ou sexuelle entre collègue. Si Emma semble d’abord tourner la parole à son avantage (en jouant sur la définition du terme « amour »), elle est bientôt écrasée par l’habileté de la manager… qui ne s’arrête, évidemment, pas là.

Le brio du texte de Contractions, c’est de mélanger jargon d’entreprise (articles de règlement, expressions choisies, tournures de phrases, etc.) et détours rhétoriques (les amoureux de la dissertation adoreront la façon dont le discours est construit !), pour amener Emma et le spectateur exactement au point souhaité par la manager. De fil en aiguille, de questions en dérobades, l’interrogatoire bâti par Mike Bartlett piège son héroïne, pour la forcer à intérioriser les règles toutes puissantes de l’Entreprise – jusqu’à ne plus penser à les réfuter, à moins que… mais je ne voudrais pas gâcher la chute.

Un texte puissant, donc. Contractions fait partie de ces histoires qui cachent leur violence larvée derrière une douceur et des bonnes manières toutes relatives : sous une surface calme, le monde de l’entreprise est un univers larvé, dont les bas-fonds recèlent des contractions douloureuses pour ses employés. Emma parviendra-t-elle à faire éclater le miroir des convenances, pour mettre au jour les non-dits et les souffrances qui se cachent derrière le masque ?…

Contractions, c’est ensuite une mise en scène : celle d’Elidan Arzoni. Très proche de l’esprit du texte, il construit son espace scénique de manière à faire ressentir la tension de l’interrogatoire dans lequel Emma va être peu à peu prise au piège. Deux actrices sont sur scène : Clea Eden (Emma) et Mariama Sylla (la manager). Vêtues à l’identique, elles appartiennent incontestablement au même monde. La scène représente le bureau de la manager, l’unique espace dans lequel évoluera Emma au fil de la pièce. Deux chaises s’y font face, de profil par rapport au public. Alors que la manager restera assise tout au long de la pièce, Emma sera tour à tour accueillie ou congédiée, entretien après entretien. C’est donc à un interrogatoire sous forme de dialogue qu’assiste le public : ces deux femmes, l’une face à l’autre, se parlent l’une à l’autre. De profil, elles sont des sourires, des mimiques, des rires – hypocrites ou non.

À première vue, cette mise en scène statique, ce dialogue-interrogatoire pourrait écarter le spectateur de l’intrigue… il n’en est pourtant rien, grâce à la scénographie d’Elidan Arzoni. Avec un dispositif de double caméra, il filme les visages d’Emma et de la manager, pour ensuite les projeter sur grand écran, à l’arrière-scène. Le public a ainsi accès à l’intégralité de l’interrogatoire, comme une instance omnisciente : il perçoit les gestes réels, les expressions et interactions entre les deux femmes, et profite également des regards, froncements de sourcils ou micro-détails des visages des actrices. Un procédé ingénieux qui permet de rendre compte de la globalité d’une situation, du moindre frémissement de ces contractions intérieures.

Contractions : le malaise sous le rire

Au final, Contractions bâtit une situation narrative et scénique capable de parler au spectateur contemporain – qu’il soit familier ou non du monde de l’entreprise. Avec sa description crue du cadre professionnel, la pièce interpelle : preuve en sont les rires, chuchotements ou exclamations du public. Le sujet ne laisse pas indifférent, car il parle avant tout de notre monde contemporain – en le grossissant, il est vrai, mais pas tant que ça… À quand une surveillance à la 1984 dans les entreprises ? À quand une instance semblable à la Matrice, qui vous scrute de la cafétéria aux salles de réunions, des couloirs aux toilettes ? À quand des clauses de délation, obligeant chaque employé à devenir surveillant de ses collègues (dans une démarche qui rappelle étrangement le fonctionnement de certains gouvernements totalitaires…) ? Contractions pose un monde où cela existe, ce qui amène à se questionner sur ce qui est déjà en place. Le jeu sincère de Clea Eden illustre avec justesse les contractions d’Emma : de la confiance à l’incompréhension, de l’injustice à la révolte, des cris à… je ne vais pas en dire trop. Il suffit de savoir que ce qu’on ressent face à elle, c’est une vraie empathie – mieux encore, une sympathie qui pousse à vouloir lui dire de s’enfuir, de refuser, de tenter tout, même le chômage… tout, plutôt que de rester , dans ce rouage bien huilé. Quant à Mariama Sylla, elle est impressionnante de calme et de maîtrise, toute en froideur et en efficacité. Sous ses dessous polis et ses sourires de façade, elle est le chef d’orchestre de l’interrogatoire – tout en étant, somme toute, qu’un avatar de l’Entreprise qui l’emploie.

Contractions ne construit pas une utopie sombre du monde de l’entreprise. Grâce au texte de Mike Bartlett, Elidan Arzoni met en scène une dérive possible… pas toujours éloignée de la réalité. Effrayant, non ?

Magali Bossi

Infos pratiques :

Contractions de Mike Bartlett (version française de Kelly Rivière), du 2 au 21 mai au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Elidan Arzoni

Avec Clea Eden et Mariama Sylla

https://alchimic.ch/

Photos : © Yann Becker


2 Responses
  1. LINO

    Bel article et superbe pièce! Merci

    Mai.22.2017 at 16:15
  2. MARCHON

    Très bien décrit de ce monde 🌎 de l’entreprise

    Mai.16.2017 at 22:10
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