Cet article vous est proposé par notre partenaire TOPO : http://www.topolitique.ch/

Fidèle à sa tradition de démocratie directe, la Suisse a été une nouvelle fois en ce 30 novembre 2014 le théâtre de votations haletantes et indécises. Comme ce fut le cas bien souvent ces dernières années, les partis politiques n’ont pas hésité lors des campagnes à mêler émotion aux discours, rendant ainsi l’électorat toujours plus disposé au vote conservateur et isolationniste. Les trois objets soumis au peuple avaient une essence clivante, voire idéologique ; d’une part, non sans une touche de perfidie et de cynisme, il y a eu le thème de l’écologie volontairement mélangé de manière grossière à la problématique récurrente de l’immigration dans l’initiative Ecopop. D’autre part, l’initiative pour la suppression des forfaits fiscaux a soumis aux citoyens un choix difficile entre plus de justice sociale ou la primauté des intérêts économiques cantonaux. Pour finir, l’initiative sur l’or a entremis le votant dans un débat lourd, pointilleux, impliquant des aspects très techniques de politiques économiques, ce qui est hélas, souvent hors de portée du citoyen lambda. Dès lors, a-t-on vu des comportements excessifs et démesurés de la part des votants ? Est-ce que le peuple a fait preuve d’irrationalité en laissant ses peurs dicter les intentions de vote ?

Les résultats sont sans appel : le peuple suisse a balayé d’un revers de main les trois sujets de votation en affirmant un non très clair. En ce qui concerne l’initiative Ecopop, le non a engrangé 74% des voix, un taux allant jusqu’à 83% dans le canton de Vaud. N’ayant le soutien unanime et officiel d’aucun parti de Suisse, il est indéniable que ce projet de modification de la Constitution s’en est retrouvé discrédité auprès des votants. Encore sous le choc du désormais mythique 9 février, le peuple suisse a montré par les urnes qu’il craignait un durcissement en matière d’immigration, redoutant par ce biais le déclin de la prospérité économique du pays. Le peuple n’a pas fléchi face aux discours pessimistes et alarmistes des initiants ; il a fait preuve de pragmatisme et retenue face à la tentative d’instrumentalisation de la problématique de l’immigration à travers l’écologie. Il a suivi les indications formulées par les élites politiques, économiques et intellectuelles, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé.

Au sujet de l’initiative sur les forfaits fiscaux, le constat est le même : le non l’emporte avec 59% des voix. Pratique largement commentée par les médias internationaux mais aussi à l’interne pour son caractère injuste socialement et non éthique, il est toutefois indéniable que ces forfaits constituent des revenus très importants pour de nombreux cantons, et qu’une abolition serait un grand manque à gagner. Justice sociale ou intérêts économiques ? Le peuple a tranché. Il y a là une volonté de maintenir le système tel qu’il est, avec ses entorses à l’éthique certes, mais garant d’une prospérité bénéfique au plus grand nombre. Il a opté pour sa pérennité, plutôt que de se plonger dans des mois d’incertitude, souvent propices au désordre et aux pratiques illégales.

Le troisième sujet, l’initiative pour imposer à la Banque nationale Suisse d’avoir un minimum de ses avoirs en or, n’échappe pas à la règle : rejet massif, à hauteur de 77%. Malgré une campagne de l’UDC qui se voulait agressive, solitaire, mêlant des considérations émotionnelles avec des aspects économiques très techniques, le peuple a privilégié la vision des experts et des économistes. La BNS, d’habitude neutre lors des votations, a exprimé avec véhémence son rejet de l’initiative en se targuant, à juste titre, d’être le seul organe compétent pour juger et définir les politiques commerciales pertinentes pour la Suisse. Ici, comme pour les deux autres initiatives, le peuple n’a pas cédé face aux arguments populistes et démagogues, qu’ils viennent de gauche ou de droite, mais il a fait au contraire preuve de rationalité en adoptant la vision des détenteurs de l’expertise.

Quoi qu’il en soit, il est important de constater que les voix du Conseil fédéral ainsi que celles des milieux patronaux et des élites intellectuelles ont été suivies par le peuple, ce qui n’est pas forcément une évidence au regard des précédentes votations. Ce consensus ne doit certes pas occulter les discussions autour de l’immigration et de l’économie, auxquelles il faut constamment répondre avec pertinence, mais il met en exergue une des plus grandes qualités du système suisse, à savoir la modération, triomphante en ce 30 novembre 2014.

Yves Pinto Félix, rédacteur à TOPO