R.E.E.L. - Revue Écrite par les Étudiant-e-s en Lettres

« Lectures homériques » 2018 : cap sur l’Odyssée !

Tous les deux ans, Genève résonne de poésie : voici les « Lectures homériques », lectures à voix haute (et à plusieurs lecteurs !) de l’un des deux textes d’Homère, l’Iliade ou l’Odyssée. En 2018, elles auront lieu les 22 et 23 mars… et recherchent des lecteurs bénévoles !

Les « Lectures homériques » ont une longue histoire à Genève. Leur but ? Ouvrir le monde du grec ancien à tous ! Lus en traduction française, les textes sont l’occasion pour les lecteurs de se frotter à des personnages bien connus : Achille, Ulysse, Hector, Agamemnon… Pour les auditeurs, c’est une plongée dans des péripéties palpitantes. En 2018, les Lectures homériques proposeront l’Odyssée, lue en deux fois 12h. Cerise sur le gâteau, cette édition 2018 célébrera le 20e anniversaire des Lectures ! En attendant, découvrez le projet grâce au professeur André Hurst (helléniste et ancien recteur de l’Université de Genève, à l’origine du projet) et au président actuel des Lectures, Sebastien Tolosa Zoyo.

R.E.E.L. : Bonjour ! Merci de nous accorder cette interview. En un mot, comment présenter les Lectures homériques ?

Prof. André Hurst : À l’origine du projet, il y a la rencontre de deux éléments. Tout d’abord, les lectures en traduction, organisées de manière interne à l’Unité de grec ancien (à Genève ou en Grèce : nous avons par exemple lu de larges extrait de l’Odyssée sur l’île d’Ithaque, au cours d’un voyage d’études). Ensuite, une lecture publique de la Divine comédie, organisée par l’Unité d’italien. Cette lecture de Dante m’a donné l’idée de rendre publiques nos lectures également, mais de frapper un grand coup, en prenant l’Odyssée dans son intégralité (dans la traduction de Philippe Jaccottet) et en ouvrant la fonction de lecteur à tous. Le projet consiste donc à rappeler que les grandes épopées appartiennent à tout le monde, et pour cela, réunir la plus grande variété possible de lectrices et de lecteurs pendant deux jours pour en donner lecture en traduction française. En 1998, tout a commencé modestement, avec la récitation en grec ancien du début de l’Odyssée (par moi-même) et en grec moderne par Madame le Consul Général de Grèce à Genève. Petit à petit, l’usage s’est établi de lire dans le texte original le début de chaque « chant ».

Sebastien Tolosa Zoyo : Pour ouvrir sur ce que sont les Lectures homériques aujourd’hui, je dirais que le fil rouge de cet événement reste l’ouverture à tous de ce petit monde qu’est celui du grec ancien. Pour moi, il s’agit de répandre le message et d’attiser la curiosité chez celui qui ne s’est peut-être jamais cru concerné par le monde antique, ou qui croirait que la Grèce antique n’a que des ruines à offrir au monde moderne. Je suis également convaincu que cet événement peut peser dans la balance en ce qui concerne la défense de l’enseignement du grec et du latin à l’école secondaire (Cycle d’orientation et Collège), dont les postes d’enseignement sont constamment remis en question par rapport à leur utilité. À mon avis, les Lectures permettent d’ouvrir les yeux des sceptiques sur l’engouement et l’engagement  des jeunes face à des textes millénaires, certes traduits, mais dont la pensée et les mythes bercent l’imaginaire contemporain. Je ne saurais décrire la joie de voir des jeunes gens qui participent, lorsqu’ils rentrent dans la salle de la Bourse[1] où ont lieu les Lectures, l’œil vif et curieux.

R.E.E.L. : Que dire sur les débuts de l’aventure ?

Prof. Hurst : Tout a commencé en 1998 ; 2018 marque donc le 20e anniversaire des Lectures. Pour la première édition, nous avons obtenu la collaboration de plus de 130 lecteurs et lectrices, qui ont tenu les voix narratives et les personnages de l’épopée. Organisées en commun avec le Conservatoire de Genève (classes professionnelles d’art dramatique, dirigées par Leyla Aubert), ces deux demi-journées étaient intitulées : « Les vingt-quatre heures de l’Odyssée ». Nous avons obtenu la collaboration, à titre gracieux, de professionnels comme Jo Excoffier, Armen Godel, Leyla Aubert et d’autres encore. Des collègues de plusieurs facultés de l’Université étaient également parmi les lecteurs. Dans l’enthousiasme de la fin de la lecture, il fut décidé qu’on lirait l’Iliade intégralement en 2000. C’est à la suite du nouveau succès obtenu en 2000 (une participation accrue : 200 lectrices et lecteurs, dont celle de Martine Brunschwig-Graf – alors présidente du DIP –, de classes des collèges genevois, de personnalités locales comme Metin Arditi, Olivier Bernheim, Pierre Muller, Bill McComish…) qu’il fut décidé de poursuivre ce qui était devenu une tradition sous le nom de « Lectures homériques de Genève ». Depuis 2010, ce sont les étudiants qui organisent la lecture.

R.E.E.L. : Le projet avait en effet de quoi séduire ! Et, dans la pratique, comment se déroulent aujourd’hui les Lectures ?

S. T. Z. : Le déroulement en soi a peu changé, depuis les premières éditions. Les Lectures se déroulent sur deux jours (en 2018, les 22 et 23 mars) et sur deux fois 12h (soit, 24h de lecture au total). Le premier jour, nous présentons le projet, remercions les personnes présentes pour le lancement… et c’est parti, chant après chant. Toute personne s’étant au préalable inscrite pour assumer la voix d’un (ou de plusieurs) personnage-s lit le texte traduit, dialogue avec les autres personnes (incarnant un autre personnage) et le chant avance durant environ 1h. Chaque chant est suivi d’une petite pause (environ 15 minutes). Les auditeurs peuvent venir assister librement à un chant, ou plus. Il leur est uniquement demandé de ne se déplacer que durant les pauses, pour éviter de déranger les aèdes[2] durant leur lecture. Chaque lecteur reçoit ensuite un petit cadeau, en remerciement de son engagement. Pour finir, un apéritif de remerciement clôture les deux journées. Il aura lieu le vendredi 23 mars 2018, aux alentours de 22h. En amont des Lectures, notre équipe a évidemment un gros travail de recrutement des lecteurs : nous faisons en priorité appel aux classes de grec du Collège, ainsi qu’aux collaborateurs des sciences de l’Antiquité (UNIGE). Pour soutenir notre démarche cette année, nous avons également contacté les classes du Cycle d’Orientation (français, latin, allemand, histoire et toutes celles qui se sentiront concernées), afin de sensibiliser les enseignants au caractère vivant du grec ancien au sein de notre culture.

R.E.E.L. : Auriez-vous des souvenirs d’anciennes éditions à partager ?

Prof. Hurst : En 1998, Jonathan Barnes (professeur de philosophie venu d’Oxford)  faisant rire aux larmes le public en jouant l’ivresse du Cyclope. C’était un grand moment ! Il y a eu aussi le sublime duo Ulysse-Pénélope, entre Jean Rudhardt (historien des religions) et Patrizia Lombardo (professeure d’histoire du cinéma). En 2000, un autre fou-rire a été piqué par Louis Martinet (astronome), lisant la mercuriale adressée par Zeus à Héra au 15e chant de l’Iliade, la partie d’Héra étant tenue par Martine Bruschwig-Graf qui, elle aussi, fut prise de fou-rire devant la situation et en oublia ses lunettes au pied de sa chaise… En 2004, lors de la lecture de l’Iliade, on a eu le plaisir d’applaudir parmi les lecteurs Frédéric Mugler lui-même (auteur de la traduction dont on donnait lecture), Bill McComish (pasteur de la cathédrale) avouant son trac avant d’« entrer en scène ». Quand on lui a demandé « Quoi, le trac ? Pour quelqu’un qui prêche à la cathédrale ? », il a répondu « Oui, mais ici, ils vont m’écouter !… ».

R.E.E.L. : Et pour conclure, étant donné que 2018 marquera un moment fort des Lectures homériques… pourquoi faut-il absolument y participer ?

Prof. Hurst : Les Lectures sont à la fois une occasion culturelle et une occasion de rencontres avec des représentants d’un large éventail social et de tous les âges. En outre, des textes comme l’Iliade et l’Odyssée gagnent à être entendus (ils ont été composés pour des auditoires et non pour des lecteurs) – et entendus d’un bout à l’autre : le sens de chaque épisode n’est perceptible que dans la séquence de l’ensemble (par exemple les retrouvailles d’Ulysse et de son fils Télémaque, souhaitées dès le début, mais qui ne se produisent qu’après des heures…).

S. T. Z. : Parce que le grec est une discipline « fun » ! Non plus sérieusement pour trois raisons principales : tout d’abord, cela permet d’appréhender de manière plus concrète notre héritage culturel méditerranéen (qui n’a jamais entendu parler d’Ulysse, des Sirènes, du Cyclope, etc. ?) et de le faire revivre aujourd’hui. Ensuite, les Lectures sont un moyen pour élargir sa vision du monde et voir ce que l’Antiquité a de beau à offrir à un citoyen moderne. Enfin, l’ambiance de l’événement reste, pour moi, le point clef. Être entendu, écouter, s’exprimer à travers les mots du poète nommé « Homère » et, si l’on ose le considérer dans sa pluralité, alors peut-être même l’incarner en partie ? C’est un peu comme devenir l’aède, le temps d’une heure ou deux – devenir le héros du récit épique. C’est tout un champ de possibilités qui s’offre à nous. N’hésitez pas à vous inscrire comme lecteur !

Propos recueillis par Magali Bossi

Lectures homériques 2018 – L’Odyssée

Les 22 et 23 mars

Salle de la Bourse, 8 rue Petitot, 1204 Genève

Infos et inscriptions : lectures.homeriques@gmail.com

Photos : Alessandra Passaseo

[1] Ndlr : au 8, rue Petitot, 1204 Genève.

[2] Ndlr : ou poète épique de la Grèce archaïque, qui récite et chante ses œuvres.