(Nabe Marc-Edouard, L’Enculé, Paris, Marc-Edouard Nabe, 2011, 249 p.)

            Autant le préciser d’emblée : ce livre est une monstrueuse blague. Si l’on s’en tient au sujet – « l’affaire DSK » – et au titre, on peut même penser qu’il s’agit là d’un pamphlet antisémite sous la forme trompeuse d’un roman. Mais ce serait rentrer dans le jeu du monde des Lettres parisien ultra-conformiste des années 80, qui avait ostracisé Marc-Edouard Nabe après des propos jugés antisémites, justement, sur le plateau du pauvre Bernard Pivot. Ce serait n’avoir ni lu, ni compris L’Enculé.

            C’est vrai que l’on croit connaître l’histoire, tant les médias n’ont cessé de nous harceler pendant tout l’été avec les multiples rebondissements ex-tra-or-di-naires de l’affaire new-yorkaise du premier papable « socialiste ». Mais personne n’a pensé à faire parler DSK lui-même ; c’est chose faite, avec ce roman à la première personne du singulier : silence, le patron du FMI nous parle ! L’auteur a pris le parti de combler les vides laissés entre chaque apparition publique de saint Dominique. Celles-ci entrecoupent le récit où tout est clairement inventé, mais Nabe écrit si bien le faux que celui-ci en devient plus réel que la réalité !

            Si l’ « enculé » devait être une insulte, elle s’appliquerait sans doute à Anne Sinclair, l’épouse fidèle, l’ex-présentatrice du JT de TF1, présentée comme une femme diabolique, manipulatrice, d’un cynisme hors du commun, prête à tout – en particulier à faire appel à son réseau juif français – pour faire basculer la justice américaine de son côté. Dénonçant caricaturalement toute ombre d’antisémitisme, elle en vient à… établir des listes d’ennemis à éliminer ! Un comble… Et dans le registre du burlesque, son DSK de mari d’avoir un certain goût de la provocation, jusqu’à écouter de la musique SS.

            Mais il convient d’appréhender le titre d’une toute autre façon : l’« enculé » n’est pas une insulte à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn mais un fait : prisonnier de ses pulsions sexuelles, il s’est bien fait enculer par sa bite, qui l’a mené par le bout du gland. La scène du viol de Nafissatou Diallo est décrite dans tous ses détails, mais d’une manière toujours subtile ; raffinées sont aussi les deux odes splendides, l’une à ses testicules (pp. 43-44), l’autre à son phallus (p. 43), et celui qui peut le faire avec autant de poésie n’est pas encore né ; de même lorsqu’il essaie de s’écrire à lui-même une lettre de démission (du FMI). Qui ressort de cette lecture vivant, tant elle est tordante, ne pourra s’empêcher de se dire : j’ai été DSK. Pourtant, les réflexions de l’auteur s’entremêlent à celles du narrateur, subrepticement. Par là même, le personnage de DSK, que l’on prévoit pourtant imbuvable, se révèle plutôt pataud, presque sympathique, mais aussi jouisseur de la vie, quelque peu étonné du puritanisme américain : « J’ai juste secoué une boniche pour qu’elle me fasse une pipe vite fait » (p. 25).

           Au final, sans dévoiler la fin très surprenante du roman qui nous livre le résultat des présidentielles françaises de 2012, plusieurs sentiments émergent de cette lecture : celui d’avoir pu approcher un personnage – et surtout son entourage – plus que ne le permettront de le faire quinze biographies, mille heures de reportages et deux cents interviews de « proches », avec toute la lourdeur et le sérieux qu’ils s’imposeront eux-mêmes. Qu’il n’y a pas d’éditeur, cela se voit et s’applaudit ; il fallait bien cela pour lire « bite », « seins » et « nègre » accolés, sans pour autant tomber dans la grossièreté de quelques auteurs parisiens se croyant subversifs. Une preuve suffisante que se débarrasser de ses éditeurs n’est pas forcément une mauvaise chose ; en effet, Nabe s’autoédite et ne vend désormais ses livres, dont il possède les droits, que sur son site internet (1).

« La verbalisation des actes est toujours une exagération, même pour les pires assassinats, le fait de les dire les amplifie, les hypertrophie, leur donne une réalité, un réalisme même, que le vrai, quel que soit son aspect sordide, ne peut atteindre, car la réalité ne s’exprime pas par les mots, mais par les actes. » (p. 35)

Vincent C. Wolf

 (1) : http://www.marcedouardnabe.com