« L’argent ne fait pas le bonheur », dit-on. « Non, mais il y contribue fortement », ajoute-t-on en aparté. Dans un monde où règnent capitalisme, gros sous et coups bas, découvrez Les affaires sont les affaires d’Octave Mirabeau, au Théâtre de Carouge jusqu’au 18 décembre !

En poussant la porte du Théâtre de Carouge dimanche, par un froid à ne pas mettre un canard dehors, j’avoue que j’étais bien contente. Au chaud, enfin, avec la perspective d’une soirée agréable… même si je ne savais rien de la pièce que j’allais découvrir : Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirabeau, mise en scène et adaptée par Claudia Stavisky. Une comédie, étant donné le titre, du théâtre de boulevard ? A priori, pas le genre de pièce vers lequel je me tourne en général… mais il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis et j’aime bien être surprise. Et puis, l’an passé, le Théâtre de Carouge m’avait régalée avant Noël, avec La puce à l’oreille de Georges Feydeau. Alors pourquoi pas ?

Le chat et ses souris
Quelque part en France. Isidore Lechat est un homme d’affaires influent : parvenu, magouilleur, trois fois ruiné, il est aujourd’hui à la tête d’un empire et pèse plusieurs dizaines de millions. Habile et sans scrupule, il se présente en politique, est ami avec tout le monde, reçoit sans cesse à dîner… mais joue avec ses partenaires d’affaires, avant de les piéger – comme le chat avec la souris. Sa femme, bourgeoise haut-perchée proche de son porte-monnaie, aimerait bien quitter le château grandiloquent qu’ils habitent sur le domaine de Perche : piaillant haut, elle se soumet pourtant à son chafouin époux. Sa fille, une lectrice idéaliste, rêve de s’enfuir pour quitter ce monde hypocrite, où les riches (sa famille) exploitent sans scrupule les pauvres (tous les autres). Son fils, Xavier, est un passionné d’automobiles, qui sait bien que la bourse paternelle lui sera toujours ouverte, malgré ses frasques. Et il y a aussi Lucien Garraud, un chimiste amoureux de Mademoiselle Lechat ; l’Intendant, sans cesse moqué, mais qui doit à Lechat de l’avoir tiré d’une mauvaise passe ; le Marquis de Porcellet, représentant ruiné de la vieille aristocratie… sans oublier un duo d’ingénieurs roublards, Gruggh et Phinck, qui flairent le bon coup et veulent rouler Lechat dans une affaire peu honnête.

Tout ce petit monde se trouve donc réuni dans le château de Perche où, sur fond de dorures et de décorations Louix XIII / XIV / XV et j’en passe, ils vont se croiser, s’affronter, se serrer la main, se piéger, s’aimer et se haïr. Joyeuse pagaille en perspective !

Raison d’affaires
Une fois le décor planté, on se laisse vite emporter par cette vitrine de personnages, qui chacun illustre ou dénonce un travers des mœurs de la Belle Époque. Octave Mirabeau, en effet, écrit Les affaires sont les affaires au tout début du XXe siècle : avec subtilité, mais sans jugement, il va mettre en scène dans sa comédie les notes dissonantes de son temps.

C’est Isidore Lechat, tout d’abord, qui éclate sur scène. Incarné par François Marthouret, il est solaire, orgueilleux et sans scrupule. Tout lui réussit, les entreprises les plus licites comme les plus douteuses. Le jeu est expansif, les gestes sont larges, la voix forte, le ton sans réplique. Isidore Lechat n’est pas un homme qui s’en laisse compter : c’est un prédateur des affaires qui, une fois ses griffes plantées dans sa proie, n’en démord pas. Sourd aux plaintes de sa femme, aux reproches de sa fille, il ne dévie jamais, jamais de sa ligne. Si le personnage pourrait sembler comique, à l’instar de l’Avare de Molière, il est surtout implacablement tragique, dans son incapacité à se remettre en question.

Face à lui, les autres font pâle figure soumis à ses volontés comme les girouettes au vent. Madame Lechat se plaint mais n’agit pas, bloquée dans son rôle de femme riche et de mère impuissante : Marie Bunel en exprime toutes les nuances, avec un texte qui parfois se perd dans des vitupérations gémissantes. Joué par Fabien Albanese, Xavier Lechat (le fils) a tout du dandy parvenu sûr de lui, de son charme et du compte en banque du paternel : il est insupportable… mais c’est bien ce qu’on attend de lui ! Il constitue le pendant du chimiste Lucien Garraud, qui connaît les duretés de la vie et du chômage, mais qui, pour l’amour de Mademoiselle Lechat, va quitter une situation confortable : Éric Berger donne à ce personnage beaucoup de sensibilité et un courage discret. Parmi les poissons-pilotes du requin Lechat, il faut souligner le rôle de l’Intendant, interprété par Geoffrey Carey : avec son accent anglais, ses cheveux en pétard et sa grande silhouette dégingandée, il attire immédiatement la sympathie – et davantage encore lorsqu’on se rend compte qu’il incarne cette classe malchanceuse exploitée par Lechat. Un rôle en retrait, mais dans une interprétation très touchante. Également soumis à Lechat, le Marquis de Porcellet est aux abois : Éric Caruso donne à cet homme de la haute, ruiné et presque fini, la gestuelle compassée de ceux de sa classe, le phrasé des aristos qui se raccrochent à leur honneur. Et enfin, gravitant autour de Lechat, il y a les ingénieurs Gruggh et Phinck, dont le nom sonne comme un duo de bande dessinée : incarnés par Alexandre Zambeaux (Gruggh) et Stéphane Olivié-Bisson (Phinck), ils fonctionnent à la fois comme moteur comique et tragique de la pièce. On se souviendra de la scène où, roulés à leur tour par Lechat, ils broutent leur brevet et descendent une bouteille de porto cul sec !

À l’autre bout du spectre dominé par Isidore Lechat, un personnage se démarque avec force : celui de Mademoiselle Lechat, la fille. Interprété par Lola Riccaboni, il a été pour moi le plus fort de la pièce, le plus juste et le plus touchant. Tour à tour boudeuse, idéaliste, rêveuse, amoureuse, haineuse, Mademoiselle Lechat est un personnage en rupture : avec le monde dans lequel elle a grandi, sa famille, ses valeurs – et plus que tout, son père. C’est elle qui porte la voix de la révolte, qui dénonce l’injustice du système capitaliste mafieux mis en place par l’empire Lechat. Si la critique s’arrêtait là, le personnage serait fade, malgré l’interprétation fine de Lola Riccaboni – mais elle va plus loin. Mademoiselle Lechat, dans l’adaptation et la mise en scène de Claudia Stavisky, est un personnage qui fait basculer la pièce : de comédie, Les affaires sont les affaires devient drame économique et social, à travers la dénonciation d’un système financier injuste. Et après le drame, vient la tragédie…

Et à la fin…?
Eh bien à la fin, on ne sait plus vraiment si on doit rire ou pleurer. Sans vendre la peau du chat avant de l’avoir tué, sans révéler le fin mot de l’histoire, disons simplement que Les affaires sont les affaires glisse du comique au tragique avec subtilité… et que, sans l’avoir vu venir, on se retrouve devant un final qui ne fait plus du tout rire ! Adieu, les scènes conclusives heureuses, chères à la comédie de Molière ! On se retrouve interloqué : si on s’attendait à ne faire que rire, on a été roulé dans la farine par une pièce efficace et des comédiens habiles. Ne restent alors que des interrogations sur le fin mot de l’histoire. Quelle est la morale à tout ça ? S’il y en a une, elle est éponyme et malheureusement, invariable : les affaires sont les affaires. Et on ferait bien de s’en souvenir avant d’être avalé tout cru par un chat chafouin. ABE.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirabeau, du 06 au 18 décembre au Théâtre de Carouge

Adaptation et mise en scène : Claudia Stavisky

Avec Fabien Albanese, Éric Berger, Marie Bunel, Geoffrey Carey, Éric Caruso, François Marthouret, Stéphane Olivié-Bisson, Lola Riccaboni, Alexandre Zambeaux, Pierre-Stéphane Montagnier (remplaçant) et Christian Taponard (remplaçant)

http://tcag.ch/saison/piece/les-affaires-sont-les-affaires/32/

Photographie
: © Simon Gosselin