La nostalgie de Tchekhov vous pince-t-elle le cœur ? Vous retrouverez sa mouette, son pistolet et l’ambiance nerveuse et morose dans la création Et ils nous ont dit : Vous aurez le monde, inspiré des Trois sœurs du dramaturge russe, présentée au festival Commedia par la troupe Les Rescapés de Fribourg le 10 mai.

 La tourmente et l’esprit des familles malheureuses surgissent rapidement sur scène et ce, malgré les préparatifs de la fête d’anniversaire. La famille des Podorov, sans père ni mère, s’apprête à féliciter l’une des sœurs. Le manoir, comme celui d’Anna Petrovna dans Platonov, porte la marque sévère du temps. La poussière laisse ses stigmates sur les murs tandis qu’une lumière jaunâtre habite l’espace des conflits, là où frères et sœurs alignent leurs multiples – et vaines – tentatives de dialogue. On a essayé d’épargner au luxe de l’ancienne demeure le vortex du temps ; les canapés en velours rouge et les verreries précieuses sont recouvertes de plastique, les fenêtres fermées. S’agit-il d’une simple couverture pour empêcher l’honneur de la famille de s’échapper au premier courant d’air ? La prestance de la lignée n’est-elle, après tout, pas révolue ? Ou est-ce une tanière à émotions, contenues et figées entre les meubles, dans une famille fonctionnant par l’artifice ?

La disparition des parents a mené les usines attenantes à la maison à tourner à perte, et l’absence angoissante des parents devient un leitmotiv de la pièce. L’une des sœurs déambule d’ailleurs dans la robe maternelle – l’un des vestiges ayant résisté à l’incendie parricide.

L’intrigue se construit par étapes, l’anniversaire raté d’abord, puis le conflit fraternel, enfin les tristes souvenirs d’enfance tissés de cycliques déceptions. La dynamique de la pièce gravite – un peu trop peut-être -, autour de l’insuccès. Son rythme lent se révèle vite monotone, tant le texte de Tchekhov semble avoir été ralenti.

Ce mouvement pesant de la pièce se voit toutefois ponctué par des trouvailles apportant une touche de modernité et d’humour à cette œuvre inspirée de Tchekhov. Le dispositif vidéo porte à notre connaissance les multiples personnalités que nous découvrons ensuite sur scène, aux profils toujours plus singuliers. Le chasseur bredouille, la belle aux talons fangeux et la sœur dévastée au volant d’une voiture turbo attisent notre fibre du rire. La vidéo nous accompagne sur le chemin de la Silésie occidentale et donne corps aux personnages. Les rôles de Tchekhov sont en effet poussés à leur acmé et y perdent de leur profondeur.

Les désillusions s’enchaînent. Qu’il s’agisse de la sœur périssant à l’asile – et non par les flammes -, ou de l’ami d’enfance réclamant sa part sociale de l’entreprise familiale, nous voilà coincés au cœur d’une spirale, qui reste par moment trop longtemps en stase.

Si ces jeunes Russes n’ont pas su reprendre en main le cours des choses, et qu’ils se laissent aller à leur oisiveté, c’est peut-être la faute de la génération d’avant et de ses promesses d’un « Vous aurez le monde ». Pétris de cette pensée creuse, qui leur paraissait suffisante, les frères et sœurs n’arrivent pas à se mobiliser. Peut-être ne savaient-ils même pas ce qu’avoir le monde pourrait signifier ? La pièce n’apportera malheureusement pas de réponse à cette question.

Cette création, malgré ses imperfections, soulève l’interrogation mordante d’une désillusion croissante lorsque les écailles de notre monde imaginé tombent. Une question brûlante qui tombe à pic pour un festival estudiantin.

Infos pratiques : Et ils nous ont dit : vous aurez le monde de la Compagnie Les Rescapés – Université de Fribourg (création d’après Tchekhov).

 Mise en scène : Cie Les Rescapés

Jeu : Noémy Menyhart, Louise Philippossian, Camélia Tornay, Lucien Zuchuat et Daniel Girod

Pianiste : Léonard Ducry

Photo : © Julien James Auzan