Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien revenir.

Chers lecteurs, je suis de retour ! Je vous retrouve ce mois-ci pour vous parler d’un sujet tout à fait inédit pour Changement de bobine : le féminisme masculin. Je vous pose donc la question : un homme peut-il être féministe ? Un homme a-t-il le droit d’être féministe ? À cette question, Mohammed Diab répond par un cri du cœur, un hommage poignant aux femmes d’Égypte, Les femmes du bus 678. Ce film sort en 2011 et ce n’est pas anodin. En effet, deux ans plus tôt s’est déroulé dans ce même pays le premier procès pour harcèlement sexuel. Après des mois de lutte acharnée, la victime, Noha Rushdi obtient gain de cause et son agresseur est condamné à trois ans de prison ferme et 895 livres égyptiennes d’amende, soit environ 50 CHF. De plus, une loi est promulguée contre le harcèlement sexuel. Des dizaines de personnes assistent au procès et parmi elles, Mohammed Diab, ignorant encore la gravité de la situation, comme tant d’autres. À ce moment-là, il prend conscience de la nécessité, de l’urgence de parler de cette « onzième plaie d’Égypte » et prend contact avec Noha Rushdi. Celle-ci refuse catégoriquement d’évoquer son agression ou son procès auprès des médias et le réalisateur respecte sa décision. Il se met alors à la recherche de femmes prêtes à témoigner et à inspirer son film. Deux ans d’investigations plus tard naissent Les femmes du bus 678. Durant les trois semaines à venir, je vous parlerai de ce film passionnant en démontrant de quelle manière la façon de filmer et le traitement des personnages féminins et masculins sont liés aux opinions du réalisateur. Je le mettrai ensuite en lien avec l’actualité de l’époque à laquelle il est sorti. Enfin, nous ferons ensemble le point sur le long-métrage en nous penchant sur le courant féministe moderne auquel Mohammed Diab se rattache et les réformistes arabes du XIXème siècle … qui présentaient déjà les premières traces de féminisme masculin ! Cela vous paraît totalement loufoque ? Courez donc me rejoindre dans le bus 678 et écoutez son histoire…

Un petit résumé d’abord…

Ce film raconte l’histoire de trois femmes, Faysa la mère de famille de condition modeste, Nelly la comédienne rebelle et Seba, l’artiste née dans une famille aisée et fille d’un personnage politique très influent. La première est voilée et mariée, la deuxième est divorcée et non voilée et la troisième n’est ni mariée, ni voilée. Toutes trois ne se connaissent pas, n’ont rien en commun et pourtant, ne cesseront de se croiser tout au long du film. Ce qui les réunit est leur détresse face aux agressions qu’elle subissent, en pleine rue ou chez elles, de nuit comme de jour, par des proches ou par des inconnus. Sans un mot, elles se comprennent et comprennent celles qui se taisent ; car parler, cela signifie déshonorer son mari pour Faysa, déshonorer son père pour Seba, déshonorer son fiancé et sa belle-famille pour Nelly. Pourtant, à force de cris et de solidarité, elles dépasseront non seulement l’opprobre qui les menace de tous côtés mais aussi les reproches faciles et désespérés qu’elles se font, l’espace d’un instant, pour tenter farouchement de se forger une opinion qui leur est propre, elles à qui l’on a arraché jusqu’à leur parole.

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De la banque au cinéma, en passant par le tribunal

Mohammed Diab a un parcours pour le moins atypique. Jeune employé de banque, il ne peut s’empêcher de rêver au cinéma. Jour après jour, il invente des scénarios qu’il raconte aux clients amusés. Lorsque l’un d’eux le félicite et lui conseille de présenter son travail à une boîte de production, il n’hésite pas et se lance à corps perdu dans son ambition de toujours. Trois mois plus tard, il vend son premier scénario, qui connaît un franc succès en Égypte. Quand Noha Rushdi décide de faire face à son agresseur, Mohammed Diab assiste au procès et entend les railleries des hommes présents au tribunal, médusé devant le peu de respect témoigné à la jeune femme. Comme des milliers d’autres citoyens égyptiens, il tombe à la renverse lorsque les chiffres sont dévoilés au public : 83 % des femmes égyptiennes ont été et sont encore victimes de harcèlement sexuel et n’en parlent pas. Il réfléchit alors à sa propre famille, à sa mère, à ses sœurs, confie-t-il au journal Comme au cinéma, à ces femmes qu’il côtoie quotidiennement et qui ne lui ont jamais soufflé mot du calvaire qu’elles enduraient. Son travail d’introspection et de questionnements le mène à une conclusion qui s’impose d’elle-même : il doit en faire un film. Lorsqu’il rencontre Bushra Rozza, star de la chanson en Égypte qui campe le rôle de Faysa, il pense se focaliser sur le personnage de cette fonctionnaire de l’État, dépassée par ses dettes et harcelée à la fois dans le bus qu’elle est obligée de prendre, faute de moyens, et chez elle, par son mari qui la perçoit uniquement comme un réceptacle d’enfant ou comme un objet sexuel. C’est elle qui lui fait prendre conscience de l’ouverture d’horizons dont il bénéficierait en élargissant son champ d’action et en créant deux autres personnages complètement différents de celui qu’elle incarnera. Ainsi, Diab généralise son propos, permet à chacun de s’identifier et surtout, ne stigmatise aucun milieu social. Il accepte de se faire guider, presque éduquer par cette femme qui le mène sur la voie du féminisme. Son court-métrage concentré sur une seule tranche de vie se mue en une croisée de trois destins. C’est cette forme de triptyque qui fait la force de son long métrage. C’est cette forme qui se bat contre les clichés islamophobes et misogynes. C’est cette forme, enfin, qui fait de ce film un manifeste féministe et égalitariste.

La suite dans le prochain numéro !

Lea Mahassen

Références :

Les femmes du bus 678, Mohammed Diab (2011)

Entretien de Mohammed Diab avec le journal Libération

Entretien de Mohammed Diab avec le journal Comme au cinéma Pour ceux qui voudraient voir à quoi ressemble le film…